La candidature de Céline Amaudruz donnerait des sueurs froides à Zurich
Presque chaque élection au Conseil fédéral s’accompagne d’un récit, ou, comme on dit aujourd’hui, d’un narratif. Et il y est presque toujours question de minorités absentes du gouvernement, comme le Tessin (Ignazio Cassis), la périphérie (Elisabeth Baume-Schneider), les villes (Beat Jans), la Suisse centrale (Martin Pfister). Le Conseil fédéral est un quadrillage des représentations les plus diverses. Et c’est précisément ce qui fait actuellement l’objet d’une lutte acharnée au sein de l’UDC.
Céline Amaudruz, jusqu’ici seule candidate officielle à la succession du ministre de l’économie Guy Parmelin, incarne à elle seule deux minorités. Elle ne met toutefois guère en avant, pour l’instant, le fait qu’elle pourrait devenir la première femme UDC au Conseil fédéral. Lors de sa conférence de presse de la semaine dernière, elle a beaucoup plus insisté sur sa région linguistique. C’est d’ailleurs délibérément à Genève que Céline Amaudruz a annoncé sa décision aux médias.
Si elle ne devait pas figurer sur le ticket officiel de l’UDC, elle devrait accepter cette décision, a-t-elle affirmé devant la presse réunie. Mais, pour la Suisse romande, une exclusion serait à ses yeux un mauvais signal, surtout si peu de temps avant les élections fédérales. Céline Amaudruz s’est fait épauler par le président de l’UDC genevoise, Lionel Dugerdil, qui a annoncé une réaction si la Romande ne parvenait pas à obtenir sa chance d'intégrer le Conseil fédéral.
Les esprits s’échauffent à Bulle
Depuis, Céline Amaudruz déploie beaucoup d’efforts pour resserrer les rangs de l’UDC francophone, et elle semble y parvenir. Samedi, Yvan Pahud, que les médias avaient maintes fois évoqué comme candidat au Conseil fédéral, s’est mis hors course, a-t-il indiqué à RTS:
La Suisse romande doit «se présenter unie avec une seule candidature si nous voulons avoir une chance de sauver son siège», a-t-il ajouté. Lors de l’assemblée des délégués à Bulle, le vétéran de l’UDC Jean-François Rime a en outre pris la défense, auprès du quotidien fribourgeois La Liberté, de son ancienne collègue de groupe parlementaire.
Le journal a saisi l’occasion de cette réunion de l’UDC pour prendre le pouls du parti, et a constaté une nervosité accrue au sein de la communauté francophone. Une «véritable opération» serait en cours pour tenir Céline Amaudruz à l’écart du ticket pour le Conseil fédéral, a rapporté La Liberté en citant un membre du Conseil national dont l’identité n’est pas précisée. Une querelle entre régions linguistiques serait ainsi à l'œuvre au sein du parti un an avant les élections.
Des attaques frontales contre Céline Amaudruz
Parmi les personnes critiques de la Genevoise figure notamment l’ancien conseiller national UDC et rédacteur en chef de la Weltwoche Roger Köppel. Avant même que Céline Amaudruz ne se présente comme candidate, Roger Köppel l'avait discréditée dans une vidéo en la qualifiant de «poids plume absolu». L’UDC ferait bien de ne pas la présenter pour l’élection au Conseil fédéral, avait-il alors estimé.
Roger Köppel a ainsi déclenché une polémique. Mais d’autres représentants de l’UDC, tous alémaniques, se sont également montrés très durs envers la conseillère nationale genevoise. Elle ferait parfois de la politique en dehors de la ligne du parti, ne montrerait guère d’initiative personnelle même après dix ans au Parlement et parlerait en outre trop mal l’allemand: tel est le catalogue de reproches formulés à l’encontre de la députée de 47 ans.
D’autres encore font écho à l’élection au Conseil fédéral de 2015. A l’époque, Guy Parmelin, un viticulteur plutôt méconnu en Suisse alémanique, l’avait emporté contre toute attente, et ce, face à Thomas Aeschi, que les médias avaient désigné comme prince héritier de la direction du parti. Cette vexation joue encore un rôle aujourd’hui, murmure-t-on sous la Coupole fédérale.
Toutefois, l’aile économique zurichoise de l’UDC peine encore à présenter ses propres favoris. Magdalena Martullo-Blocher a décliné d’emblée, tout comme Natalie Rickli. Et plusieurs noms en vue, comme le vice-président de l’UDC Thomas Matter, n’ont pas encore pu se résoudre à une candidature. Craignent-ils la concurrence de la Suisse romande?
Une dernière ligne droite
Il est certain que la voie serait plus aisée pour une candidature alémanique si la Suisse romande pouvait être divisée. Plusieurs médias ont ainsi fait état de discussions animées en marge de l’assemblée des délégués de Bulle: avec Michael Graber par exemple, conseiller national du Haut-Valais, ou avec le Fribourgeois Nicolas Kolly.
L’UDC suisse romande considérerait-elle ainsi Michael Graber comme l’un des siens, simplement parce qu’il vient d’un canton romand? Tout comme Viola Amherd, Michael Graber est originaire de Brigue. Cependant, l’ancienne conseillère fédérale du Centre n’a jamais été considérée comme une Romande à Berne.
Nicolas Kolly, de son côté, veut y réfléchir sérieusement, mais il a le handicap d’en être à sa première législature. Il a expliqué au Temps:
Les personnes intéressées ont jusqu’à vendredi prochain pour sortir du bois. Le délai de dépôt des candidatures de l’UDC prendra alors fin. D’ici là, Céline Amaudruz tente de transformer sa candidature personnelle en une revendication de représentation.
Plus la Suisse romande se range unie derrière elle, plus il sera difficile pour l’UDC de l’écarter du ticket sans créer, dans le même temps, un nouveau récit: celui d’une Suisse romande laissée pour compte. (trad. ysc)
