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Nancy Albert (91 ans) héberge le réfugié afghan Yasin Rafat (31 ans) dans son appartement depuis 2017. La cohabitation se passe si bien que les deux amis souhaitent la poursuivre aussi longtemps que possible.
Nancy Albert (91 ans) héberge le réfugié afghan Yasin Rafat (31 ans) dans son appartement depuis 2017. La cohabitation se passe si bien que les deux amis souhaitent la poursuivre aussi longtemps que possible. dr

60 ans et 6000 km les séparent et pourtant ils ne se quittent plus

Une Vaudoise de 91 ans héberge depuis 2017 un réfugié afghan de 31 ans. Au fil du temps, ils ont tissé de très forts liens d'amitié et de complicité. Reportage chez eux à Gland (VD).
25.12.2021, 08:0427.12.2021, 14:48

Elle a 91 ans. Il en a 31. Elle est protestante pratiquante. Il est musulman fervent. Elle est maman de cinq enfants, six fois arrière-grand-maman, deux fois veuve. Il est célibataire sans enfant. Native de Prangins (VD), Nancy Albert est établie de longue date à Gland. Yasin Rafat, lui, a fui l'Afghanistan en 2016 avant de débarquer en Suisse au terme d'une odyssée de plusieurs mois. Dans ses maigres bagages, pas un seul mot de français. Alors que tout semble les séparer, ces deux-là ont su tisser des liens d'amitié et de complicité très forts.

Une pétillante nonagénaire

Depuis juin 2017, Nancy Albert héberge Yasin Rafat dans son quatre pièces à Gland. C'est avec un emballement dans la voix que la pétillante nonagénaire, mémoire d'éléphant et idées alertes, rappelle ce qui l'a convaincu d'héberger le réfugié afghan. «Une amie qui accueillait elle-même un migrant était chez moi avec ce dernier et Yasin. Quand j'ai demandé à Yasin de bien vouloir s'asseoir, il m'a répondu: Après vous, Madame... Immédiatement, j'ai su que c'était le bon», déclare Nancy.

«Ma réaction n'a rien d'extraordinaire. En Afghanistan, le respect des personnes âgées est une valeur sacrée»
Yasin

Déracinement et solitude

C'est par un concours de circonstances qu'est née l'amitié entre Nancy et Yasin. En 2017, la fermeture du bunker de Gland où logeaient des réfugiés a plongé l'Afghan dans le désarroi. Sur place, Yasin avait tissé des liens très étroits avec deux de ses compatriotes. Et le voilà qui a dû s'installer dans un foyer à Bex (VD) pendant deux mois qui lui ont paru interminables.

Au déracinement et au dépaysement s'est ajoutée la solitude. L'ancien prof de maths déprime d'autant plus que ses deux amis afghans ont trouvé des familles d'accueil entre Gland et la ville voisine de Nyon. Toute localité du sel qu'elle soit, Bex s'avère d'une fadeur sans nom pour Yasin. Son moral en berne inquiète plusieurs femmes qui aidaient bénévolement les réfugiés de l'ancien abri antiatomique. C'est à l'église de Gland que Nancy a entendu parler du cas de Yasin...

Professeur Nancy

Depuis la fameuse rencontre, au terme de laquelle la Vaudoise a suivi son intuition en acceptant d'héberger le migrant, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. «J'ai fait plus de progrès en français avec elle qu'avec les cours de l'Evam», rigole l'ancien enseignant afghan titulaire d'une licence de maths et aujourd'hui ouvrier dans une entreprise de conditionnement de fruits exotiques pour les grandes surfaces.

«Sans lui, les choses seraient compliquées. Même si ça ne se remarque pas, je suis mal voyante. Sa compagnie me maintient en vie. J'aime préparer les repas et manger avec lui à son retour du travail. C'est triste une vie où on attend personne»
Nancy Albert habitante de Gland

Mais, quand il s'agit de passer aux fourneaux, c'est chacun son tour. En fin de semaine, le menu prend la forme d'un voyage culinaire. Des plats afghans goûteux, saveurs d'ailleurs qu'apprécie particulièrement la nonagénaire.

Préjugés vaincus

Ceux qui à Gland jasaient sur cette cohabitation en sont pour leurs frais et ont dû déchanter. «Mes proches étaient très méfiants envers Yasin. Aujourd'hui, c'est lui qui va retirer l'argent pour moi au bancomat. Il est d'une honnêteté irréprochable», salue Nancy. «Pourquoi voler? Dieu voit tout», commente sobrement le trentenaire. L'ostracisme, Yasin l'a vécu. Sportif adepte de volleyball, il a voulu s'entraîner avec un petit club local où on lui aurait fait comprendre qu'il n'y avait «pas de place» pour lui. Mais quand une porte se ferme, une autre s'ouvre. Actuellement, l'Afghan joue au volley avec des étudiants de l'Unil.

En ce mardi soir, après près d'une heure d'échanges, l'esprit de la nonagénaire est toujours percutant. Nancy ne rate pas une miette de la discussion. Le visage de la retraitée s'illumine quand elle parle du sens du respect et de la discrétion de son aimable hôte. «Yasin est comme un chat. On ne l'entend ni sortir ni rentrer», observe-t-elle. «Quand on vit avec quelqu'un, c'est normal de faire en sorte de ne pas déranger avec le bruit», répond Yasin.

Amour de jeunesse

Nancy a eu plusieurs vies dans sa vie. Un mariage de 40 ans avec un homme qui lui a donné cinq enfants. Après le décès de celui-ci, c'est en totale harmonie avec son cœur et sa tête que l'ex-employée de commerce à la BCV a fait LE voyage qui devait donner un nouveau sens à sa vie. Elle s'est rendue aux Etats-Unis pour retrouver son amour... d'adolescence perdu de vue quand elle avait 16-17 ans. Des retrouvailles fort réussies que, déclamation dans la voix et yeux fermés, Nancy résume ainsi: «Seize ans de bonheur!»

Passé et futur

Si la Glandoise égrène allègrement les souvenirs, Rafat s'interroge sur l'avenir. Notamment sur ce permis B qu'il attend depuis plus d'une année. «Avec mon permis F, je n'ai même pas le droit de mettre les pieds en France voisine alors que je travaille et paye mes impôts», s'énerve l'Afghan. Une fois le permis de séjour obtenu, l'ex-enseignant qui a tourné le dos aux lettres pour les chiffres à cause d'une dyslexie dont il souffre depuis l'enfance, compte trouver un emploi qui cadre avec sa formation de mathématicien. Il rêve aussi de l'âme sœur. Cette dernière perspective, Nancy et lui en sont conscients, mettra probablement un terme à leur belle cohabitation. Mais on n'en est pas encore là...

«Même si un jour je n'habite plus ici, à chaque fois que Nancy aura besoin de moi, je serai présent»
Yasin Rafat réfugié afghan

Chacun des deux est redevable à l'autre. «C'est grâce à Yasin que je garde ma vivacité d'esprit. Il me transmet un souffle de jeunesse. Mon rêve est de l'accompagner aussi longtemps que possible», déclare Nancy.

«Mon sixième enfant»

Episodiquement, une petite mésentente surgit... Mais rien de bien méchant. Et pas de rancune tenace. «Quelques fois, il y a un peu de fritures sur la ligne. C'est comme dans les couples», sourit malicieusement la Vaudoise. «Comme dans les relations mère-enfant, tu veux dire», rectifie le trentenaire. «C'est vrai que c'est comme s'il était mon sixième enfant», enchaîne Nancy.

Ce samedi, Nancy et Yasin vont fêter leur cinquième Noël ensemble. Liés et reliés par la symphonie improvisée du donner et du recevoir. Comme quoi, il y a des phrases qui changent une vie. Après vous, Madame... (apn)

Qui veut héberger un migrant?
Le programme des familles d'accueil pour migrants a été lancé en 2015 par l'Organisation suisse d'accueil des réfugiés (Osar). Ce projet a immédiatement séduit l'Etablissement vaudois d'accueil des migrants (Evam) qui y a adhéré en mettant en place le programme «Héberger un migrant». Comme c'est le cas avec Yasin Rafat, l'objectif est de faciliter et d'accélérer l'intégration du migrant. La vie sous un même toit procure aux hôtes une immersion dans la société d’accueil et offre aux accueillants une ouverture sur une autre culture. Depuis 2015, sur l'ensemble du pays, 672 réfugiés ont pu cohabiter avec 408 familles d’accueil. Vaud est le canton le plus actif: un total de 240 personnes lont été placées dans 180 familles. Le programme des familles d'accueil pour migrants est appliqué également dans les cantons d'Argovie, Berne, Bâle-Ville, Fribourg, Genève, Schaffhouse, Valais et Zurich.
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