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Officiellement, Jakob Leonhard était un espion nazi. Officieusement, il travaillait pour la Suisse.
Officiellement, Jakob Leonhard était un espion nazi. Officieusement, il travaillait pour la Suisse.Illustration: Marco Heer
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Quand le chauffeur de taxi est un agent double pour les nazis

Jakob Leonhard espionne pour le compte des nazis. Mais lorsque ceux-ci réalisent que les informations communiquées ont été validées par la Suisse, sa vie ne tient plus qu’à un fil.
22.08.2021, 17:5122.08.2021, 17:59
Gabriel Heim / musée national suisse

Les mois passés par Jakob Leonhard en prison ne l’ont pas apaisé et ne lui ont donné aucune visibilité sur l’avenir. Ils ont dû le marquer au fer rouge, puisque dans ses souvenirs, il relate:

«Je brûlais de prouver qu’un chauffeur espagnol n’est pas forcément un mauvais Suisse, bien au contraire!»

Mais comment faire alors la guerre est déclarée et qu’il est exclu de l’armée? Leonhard semble prêt à saisir n’importe quelle occasion, même une aventure à l’issue hasardeuse.

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Une possibilité se présente enfin en 1941. Dans des circonstances pour le moins mystérieuses, le «bel Emil», un ancien collègue de travail ayant émigré en Allemagne et qui a depuis connu une carrière fulgurante au service du nazisme, le contacte. Il est en mission secrète. Il doit recruter des agents pour renforcer le réseau d’espions allemands en Suisse.

Leonhard, désœuvré, méprisé par sa patrie, lui semble une proie facile. Par un paisible soir d’été, les deux hommes s’entendent pour trahir leur pays, malgré les réticences initiales de Leonhard. Et arrosent leur accord à grand renfort de vin et de schnaps. Peu de temps après, Leonhard reçoit 500 francs et un visa pour l’Allemagne.

Entrée chez les SS

Son «pacte avec le diable» le mène à Strasbourg début 1942. Il est attendu à l’hôtel de luxe Graf Zeppelin, où on lui remet «une forte somme d’argent et quantité de cartes de rationnement». De là, il continue son voyage avec un certain docteur Martin – son officier traitant –, direction Stuttgart où, en présence de plus hauts gradés, on s’accorde sur les conditions: domaine d’action, rémunération et serment aux SS. Comme le résume Leonhard:

«j’étais dès lors soumis à la loi militaire allemande. Mon admission chez les SS ne pouvait avoir aucun autre sens.»

Chargé de missions et muni d’adresses de couverture à Bâle, Jakob Leonhard reprend le chemin de la Suisse. Comme c’était alors l’usage, il est, à son retour, conduit à un bureau militaire pour rendre compte de son voyage en Allemagne. Leonhard, qui veut prouver sa valeur à la Suisse, saisit l’occasion pour dévoiler sa «mission» au capitaine en service.

La frontière suisse en 1943.
La frontière suisse en 1943.Image: Keystone

Le même jour, les services secrets passent un accord avec lui à Zurich: il sera désormais leur informateur et livrera des renseignements sur les activités d’espionnage de l’Allemagne en Suisse. Le voilà donc agent double.

«Je me sentais heureux et joyeux comme cela ne m’était plus arrivé depuis longtemps. Cela n’avait pas été facile d’être tenu à l’écart toutes ces années où la Suisse était en danger. J’avais désormais une mission à remplir, une tâche dangereuse, mais décisive.»

Dès lors, Leonhard louvoie entre son officier traitant suisse et les informations qu’il doit transmettre, d’abord via une boîte aux lettres morte, puis rapidement par le biais de son intermédiaire, Emil Bernauer, un cheminot allemand travaillant à la gare badoise de Bâle. À Stuttgart, où son travail est estimé, on ne se doute pas que les secrets militaires de l’agent Leo ont reçu l’aval de Zurich. Il lui incombe entre autres d’épier les espions allemands envoyés en Suisse.

Rapidement, l’habile Leo a une vision d’ensemble du réseau d’agents. Il trouve toujours le moyen d’informer en sous-main ses commanditaires secrets. Un tour de force dans la mesure où, dans un système qui fait régner la méfiance entre les agents allemands, il doit toujours s’attendre à être découvert.

Le point de rendez-vous des espions: la gare badoise de Bâle.
Le point de rendez-vous des espions: la gare badoise de Bâle.Image: Musée national suisse

En septembre 1943, son intermédiaire allemand et sa ligne sont emprisonnés à Bâle. Leonhard doit aller faire son rapport à Strasbourg. Il parvient à désamorcer un premier soupçon de trahison, mais ses jours sont comptés. Lorsqu’il traverse de nouveau la frontière, en janvier 1944, il se jette dans la gueule du loup. Comme à l’accoutumée, on fête son arrivée dans «le petit cercle de la Gestapo à coup de vin et d’huîtres de Paris». Mais «au milieu de la nuit», écrit-il, «ils m’assaillirent comme des sauvages. Je saignais du nez, de la bouche, mon visage tuméfié était méconnaissable. Je ne pouvais plus bouger un membre.»

Leonhard est emmené à la Gestapo de Strasbourg. «Nous vous accusons de trahison. Nous avons perdu des hommes en Suisse dans des circonstances inexpliquées, alors que vous êtes toujours libre. Comment justifiez-vous cela?»

Ensuite, se remémore l’agent double:

«quatre SS sont entrés, quatre grandes brutes vêtues de culottes de cheval et chaussées de lourdes bottes. On m’a rapidement emmené dans les caves. L’accueil officiel a eu lieu dans la cellule 29. Lorsque le gardien a compris que j’étais suisse, il m’est tombé dessus en hurlant: Saleté de Suisse! Chien de juif! Maudit escroc communiste!»

On le torture à n’en plus finir.

«Un gorille humain, aux grosses pattes velues, comme je n’en avais jamais vu de ma vie, me frappa à coups de poing et de pieds. Tu n’es pas le premier étranger à qui nous donnons la mort qu’il mérite!»

Les jours suivants, Leonhard subit des interrogatoires incessants.

«Mon visage et mon corps étaient tuméfiés, j’endurais d’indicibles souffrances, mes sous-vêtements n’étaient plus que des loques rougies.»
Photo de Jakob Leonhard peu après son retour en Suisse, en 1945.
Photo de Jakob Leonhard peu après son retour en Suisse, en 1945.Image: màd

Condamné à être décapité à la hache

Le 22 août 1944, Leonhard est présenté au juge du Volksgerichtshof. Le procès ne dure pas longtemps. Son «avocat» ne prononce pas un mot. La sentence est connue d’avance: la décapitation à la hache, avec exécution immédiate. Leonhard cherche à gagner du temps. Par deux fois, il se tranche les veines des poignets, est retrouvé à demi mort dans sa cellule; on lui impose alors la camisole de force, «pour sa sécurité».

«Dans la cellule, on m’attacha les mains et les pieds à des anneaux au sol. J’étais assis par terre, au milieu de la pièce, tel un fakir. La nourriture qu’on me servait était un brouet d’eau sale. Le gardien se contentait de la répandre par terre: je devais la lécher à même le sol souillé et constellé de sang séché… Pendant une semaine entière, je dus satisfaire mes besoins naturels à ce même endroit. ‹Courage, le Suisse›, me dit un jour un de mes codétenus, ‹courage! Metz est tombé, les Américains arrivent!› En entendant cela, je devins à moitié fou. Je rêvais de Camel, de corned-beef et de biscuits de première qualité…»
En août 1944, le «représentant de commerce» Jakob Leonhard est jugé à Deux-Ponts.
En août 1944, le «représentant de commerce» Jakob Leonhard est jugé à Deux-Ponts.Image: Archives fédérales suisses

Chaque jour, Leonhard est le témoin auditif de la «liquidation» des prisonniers. Sa vie ne tient plus qu’à un fil. Pourquoi n’a-t-il pas été exécuté? L’explication se trouve dans une note que le ministère des Affaires étrangères à Berlin a adressée à la légation suisse le 9 novembre 1944. De toute évidence, Berne a plaidé la cause de Leonhard quelques semaines auparavant, sans doute dans le cadre d’un échange planifié d’agents auquel les Allemands auraient eux aussi eu intérêt. En tout cas, la condamnation à mort est levée quelques jours plus tard. L’agent double est une «monnaie d’échange» précieuse.

Une note allemande adressée à la légation suisse en novembre 1944.
Une note allemande adressée à la légation suisse en novembre 1944.Image: Archives fédérales suisses

Commence alors pour Jakob Leonhard un long et difficile périple à travers une Allemagne en train de s’écrouler. Il voyage deux semaines sans protection, sous les attaques aériennes, avant de voir le lac de Constance.

«À Brégence, j’ai éprouvé une dernière fois la brutalité et l’arbitraire sans limites de mes surveillants nazis. Même trente secondes avant minuit, on ne sentait pas chez eux la moindre résignation. Sur mon ballot de paille puant, à quelques kilomètres de la frontière, je me demandais pour la millième fois quand cette maudite histoire allait se terminer.»

L’agent Leo passe quelques pénibles jours de plus dans les cachots de Brégence, avant qu’on vienne le chercher pour l’emmener dans un bureau de la prison. «Vous devez être Monsieur Leonhard», lui demande-t-on en suisse allemand. «Savez-vous que vous êtes libre? Venez, ma voiture vous attend dehors. Je vous conduis à la frontière.»

Jakob Leonhard a publié ses souvenirs d’espion dans un livre paru en 1945.
Jakob Leonhard a publié ses souvenirs d’espion dans un livre paru en 1945.Image: màd

Jakob Leonhard a publié ses mémoires dans un ouvrage intitulé Als Gestapo-Agent im Dienste der Schweizer Gegenspionage (Dans la peau d’un agent de la Gestapo, au service du contre-espionnage suisse – non traduit en français). Le livre, en phase avec l’immense intérêt que suscitent les affaires du Reich dans l’immédiate après-guerre, est un succès de librairie.

Leonhard retrouve également son honneur lorsque sa dégradation militaire est annulée par décision du Conseil fédéral. Six mois plus tard, l’État-major général lui attribue une «indemnisation de 6000 francs pour l’emprisonnement subi en Allemagne.» Sans l’action de la diplomatie secrète, Jakob Leonhard aurait payé ses jeux dangereux de sa vie.

Qu’il ne soit pas parvenu à se détendre et ait cherché à négocier avec la Confédération une meilleure indemnité laisse à penser que même en temps de paix, Leo mena une double vie, ce qui ne fonctionne qu’en prêchant plusieurs vérités.

Le Département militaire fédéral recommanda au Conseil fédéral de lui verser un dédommagement.
Le Département militaire fédéral recommanda au Conseil fédéral de lui verser un dédommagement.Image: Archives fédérales suisses

Épilogue: L’intermédiaire de Leonhard à la gare badoise de Bâle, l’Allemand Emil Bernauer, fut condamné à vingt ans de réclusion, suivis d’une expulsion du territoire. Son «informateur zélé», le Suisse Samuel Plüss, fut jugé par un tribunal militaire et condamné à être fusillé pour haute trahison. La sentence fut exécutée.

L’agent Leo fut par ailleurs dénoncé par la femme de Bernauer, Alma Gysin. Le croyant à l’origine de la dénonciation de son mari, elle se rendit à Strasbourg en 1943 et le livra aux Allemands pour se venger. Cet acte lui valut d’être condamnée à un an de prison à Bâle, en 1945. Malgré ses origines suisses, elle fut expulsée du pays pendant douze ans, une fois sa peine purgée, et ne put revenir chez elle qu’à l’issue de ce délai.

Image: Marco Heer
Avant sa «carrière» d’agent double, Jakob Leonhard était un imposteur. Il se faisait passer pour un combattant antifasciste et prétendait avoir combattu au front lors de la guerre d’Espagne. Cela lui valut une peine de prison en Suisse. Pour connaître la première partie de son histoire, cliquez ici.
>>> Plus d'articles historiques sur: blog.nationalmuseum.ch/fr
watson adopte des perles sélectionnées du blog du Musée national suisse dans un ordre aléatoire. L'article «L’agent double Leo» est paru le 13 août.
blog.nationalmuseum.ch/fr/2021/08/agent-double-pendant-la-seconde-guerre-mondiale
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