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Image: Flavia Korner
Work in progress

«Nous nous considérons comme des gagnants de la pandémie»

Andreas Wanner et Dominik Schuler ont fait connaissance à leurs débuts dans l’investment banking. Mais une expérience de voyage négative leur a donné une nouvelle idée d'entreprise. En Thaïlande. Dans le secteur des toilettes. Le récit d’une success story.
25.01.2022, 11:1425.01.2022, 11:32
Guy Studer
Guy Studer
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Voici l’histoire de deux jeunes banquiers d’investissement qui ont tourné le dos à leur employeur pour lancer leur propre start-up. Mais attention, Andreas Wanner (38 ans) et Dominik Schuler (40 ans) ne sont pas passés à une branche voisine de la banque telle que la fintech ou le consulting. Non, ils ont construit et gèrent des toilettes en Asie du Sud-Est. Une idée venue à Andreas Wanner pendant un voyage en Thaïlande.

Aujourd’hui, ils emploient plus de cent personnes dans quatre pays et sur 50 sites, pour plus d’un demi-million de visites par mois. Ils sont présents sur les lieux publics, par exemple les marchés alimentaires, les gares routières, les places publiques ou encore les centres commerciaux.

Qu’est-ce qui vous a poussé à abandonner un emploi sûr et bien payé pour lancer une start-up à l’autre bout du monde?
Andreas: Nous avons beaucoup appris en travaillant dans l’investment banking et nous en sommes reconnaissants. Mais dans les grandes sociétés, l’esprit d’entrepreneuriat a disparu. On en parle beaucoup, certes, mais la vérité est tout autre. Nous voulions prendre nos propres décisions et lancer notre propre projet. Pour cela, il fallait être disposé à prendre des risques. Ce qui n’est plus possible non plus dans les grandes entreprises.

Comment vous est venue l’idée de construire des toilettes en Asie du Sud-Est?
Andreas: En voyage en Thaïlande, j’ai dû chercher des toilettes plus ou moins propres, même dans les lieux touristiques. J’ai pensé que l’on pouvait mieux faire. J’en ai parlé à Dominik, et nous avons commencé à élaborer un concept. Je suis d’abord resté chez mon employeur à Shanghai pour ne pas perdre immédiatement notre capital de départ, mais Dominik a quitté la banque pour faire avancer le projet en Thaïlande. Une fois que les choses sont devenues concrètes, j’ai moi aussi donné ma démission et me suis engagé à 100%. En 2015, nous avons fondé Mister Loo.

Entre-temps, d’autres entreprises se sont-elles lancées dans le créneau?
Dominik: Nous sommes ce qu’on nomme des first movers. Certes, l’Asie ne manque pas de grandes entreprises de facility management. Mais nous sommes les seuls à proposer toute la chaîne de valeur. Cela commence par le design, en passant par la construction et le financement, jusqu’à l’exploitation. Ici, les toilettes sont une affaire de famille; le mari encaisse l’argent et, dans le meilleur des cas, c’est son épouse qui nettoie. Dans le pire des cas, personne ne s’en occupe. Une marque propre comme la nôtre, avec une exigence de qualité, est un concept nouveau.

Le coronavirus vous a-t-il aidés ou plutôt nui?
Dominik: Je dirais qu’il s’agit d’une arme à double tranchant. Mais nous nous considérons comme des gagnants de la pandémie. Elle a poussé les gens à avoir des besoins bien plus élevés en matière d’hygiène. Qu’il s’agisse de touristes ou de locaux, tout le monde veut de l’hygiène et de la propreté aux endroits publics. Et c’est là que nous pouvons marquer des points. Cela a résulté en quantité de nouveaux projets.
Andreas: Le confinement représente l’autre côté de la médaille. Nous visons surtout la population locale. Et lorsque personne n’a le droit de sortir, comme c’est encore le cas au Vietnam, nos affaires chutent. L’été dernier a été difficile. Mais dès que les gens peuvent à nouveau sortir, les chiffres reprennent l’ascenseur. C’est l’avantage: nous n’avons pas besoin de nous préparer.

Comment financez-vous votre entreprise?
Dominik: Comme d’autres fondateurs, nous avons investi toutes nos économies et participé à parts égales à la création. Nous avons eu besoin d’autres investisseurs pour financer notre croissance. Il s’agit d’investisseurs professionnels dans les start-up, dont certains sont de taille. Entre-temps, nous avons levé plusieurs millions de dollars. Nous restons cependant les actionnaires majoritaires.

Comment l’utilisation des toilettes reflète-t-elle les différences culturelles?
Dominik: Il s’agit d’une question essentielle à nos yeux! Nous avons conscience de certaines différences grâce à notre activité précédente, mais nous ne perdons jamais cet aspect des yeux. Prenons l’Indonésie, un pays majoritairement musulman. On trouve toujours une grande pièce pour se laver les pieds derrière les salles de prière. Des opportunités s’offrent donc à nous. Nous avons également constaté que des toilettes comme chez nous ou en Thaïlande ne fonctionnent pas. En Indonésie, un homme doit pouvoir se laver avant de se soulager. Chaque urinal doit donc être muni d’une petite douche. Dans les pays musulmans, seuls les hommes peuvent nettoyer ces locaux.

Vous prévoyez de vous lancer en Inde. Or, depuis quelques années, le gouvernement travaille à un énorme projet de WC et veut que chaque ménage ait accès à des toilettes. Votre projet y est-il lié?
Dominik: Le programme a progressé, en effet, même si c’est aussi une affaire de relations publiques. Les chiffres sont énormes. On parle de 110 millions de toilettes! Bien entendu, cela nous ouvre des portes; le gouvernement a constaté qu’une fois construites, les toilettes devaient être gérées. Mais il ne dispose ni des connaissances, ni des ressources nécessaires. En parallèle, l’Inde se trouve dans un grand processus de privatisation. Dans un premier temps, nous pourrons collaborer avec des partenaires locaux et, dans un deuxième, peut-être même reprendre des installations.

Et qu’en est-il du Japon? Le pays des toilettes très originales, parfumée et avec de la musique, représente-t-il un marché pour vous?
Andreas: C’est une question que l’on nous pose très souvent. Pour résumer, le Japon est tabou pour nous. Si nous avions ciblé le marché nippon, nous n’existerions plus. Ce pays dispose déjà d’une excellente infrastructure et la qualité est excellente, en termes d’entretien comme de propreté. Chez le gouvernement comme chez les particuliers, la conscience de l’hygiène est très marquée. Pour nous, ce marché serait vraiment semé d’embûches.

Vos toilettes collectent aussi des données sanitaires des utilisateurs. A quelles fins?
Dominik: Actuellement, nous disposons de deux manières de collecter de manière anonyme ces données de santé, toujours en accord avec le client et seulement dans des pièces désignées comme telles. Il s’agit d’une part des health kiosks, qui permettent aux utilisateurs d’obtenir – contre paiement – des informations sur des données telles que leur pression sanguine ou leur poids. D’autre part, des smart toilets, grâce auxquelles on peut par exemple constater un diabète. Nous sommes en train de tester ces deux possibilités. Nous ne collectons pas les données en premier lieu à des fins propres. Les autorités locales, en particulier, s’intéressent beaucoup à ces évaluations, par exemple pour lancer des campagnes de prévention du diabète. Je précise que nous n’établissons pas de diagnostic; nous nous contentons de prélever les données de santé.

Combien gagne votre personnel?
Dominik: Nous nous chargeons nous-mêmes du recrutement. Les personnes en charge du nettoyage sont très importantes à nos yeux, car ce sont avec elles que les clients interagissent en premier. Nous leur versons donc plus que le salaire minimum. Le management, lui aussi, est bien rémunéré. Quelle que soit leur fonction, nous souhaitons que nos collaborateurs s’identifient à notre entreprise.

Vous vous surnommez le «Starbucks» des fournisseurs de toilettes de la région. Mission accomplie?
Andreas: C’est une vision. Et nous y travaillons. Nous sommes présents sur 50 sites répartis dans quatre marchés. Chaque mois, nous comptons plus de 500 000 visiteurs. Nous avons construit une marque forte dans le segment premium. Nous sommes donc sur la bonne voie et sommes convaincus que nous pouvons atteindre cet objectif.

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