Les historiens ont pris une grande inspiration dimanche soir. Exactement 85 ans après le début de l'attaque contre la Pologne, marquant le début de la Seconde Guerre mondiale en Europe, l'AfD a remporté les élections régionales en Thuringe. Pour la première fois depuis 1945, un parti d'extrême droite avéré est devenu la force politique dominante dans un Land allemand, et ce, avec une nette avance.
Certes, selon une enquête de l'ARD, «seule» la moitié environ de l'électorat de l'AfD est de droite dure, voire d'extrême droite. Mais même cette proportion est nettement supérieure au score des trois partis berlinois de la coalition en feu tricolore (en allemand: Ampel-Koalition): le Parti social-démocrate (SPD), l’Alliance90/Verts et le Parti libéral-démocrate (FDP). Ce dernier a été littéralement anéanti en Thuringe et en Saxe.
Le terme «désenchantement politique» est insuffisant pour décrire la situation. On peut plutôt parler d'une véritable haine envers le gouvernement. La CDU a relativement bien résisté, mais elle est confrontée à des difficultés pour former un gouvernement. Si elle exclut toute collaboration avec l'AfD, elle n'aura d'autres choix que de s'allier avec des partenaires de gauche.
Parmi eux, l'Alliance Sahra Wagenknecht (BSW), qui a obtenu des résultats à deux chiffres et qui a «récupéré» les frustrés de la gauche. Le parti, entièrement taillé sur mesure pour sa figure de proue (il compte moins de 100 membres en Saxe comme en Thuringe), se profile avec une ligne critique envers les Etats-Unis et favorable à la Russie.
Pour la CDU qui, à certains égards, est plus conservatrice à l'Est qu'à l'Ouest, c'est un vrai casse-tête. De plus, l'AfD aura du pouvoir même si on l'empêche de gouverner. En Thuringe, elle occupera plus d'un tiers des sièges au Parlement, ce qui lui donnera une minorité de blocage sur des sujets importants comme l'élection des juges.
En tant que parti le plus fort, l'AFD a droit au poste de président du Landtag. Ce serait un jeu dangereux de le lui refuser, mettent en garde les politologues. L'AfD ne peut plus être simplement exclue. Il faudra collaborer avec un parti dont le chef régional, Björn Höcke, affiche ouvertement ses convictions nationalistes et ethnoculturelles.
Très bien, mais quel type de démocratie? «En Saxe, mais aussi en Thuringe, l'opinion est répandue qu'il faut un leadership fort et que les partis ne résolvent pas les problèmes, mais les aggravent plutôt», analyse le politologue allemand Hans Vorländer dans une interview avec watson.
Hans Vorländer a étudié la «démocratie instable» à l'Est et a constaté que les habitants de la région souhaitent une démocratie populiste qui s'oriente vers la «voix du peuple». Il convient toutefois de relativiser ce constat. Des sondages postélectoraux réalisés dimanche par ARD et ZDF ont révélé qu'une majorité dans les deux Lands ne souhaitait pas que l'AfD fasse partie du gouvernement.
Apparemment, les habitants d'Allemagne de l'Est ne sont pas si mal gouvernés. Alors pourquoi «s'éloignent-ils de la démocratie» et votent-ils pour des partis d'extrême droite ou d'extrême gauche? Il y a plusieurs explications, mais un aspect se détache: depuis la chute du mur, il y a 35 ans. Depuis, les Allemands de l'Est vivent dans un état de surmenage permanent.
La «liquidation» de la RDA a été un traumatisme pour beaucoup, et depuis, les crises se succèdent, la dernière en date étant l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Il n'est donc pas étonnant que certains soient nostalgiques du monde prétendument ordonné de la RDA et oublient que l'«Etat ouvrier et paysan» a pris fin en 1989.
Depuis, environ quatre millions de personnes sont passées à l'Ouest. Il s'agissait souvent de personnes bien formées et progressistes. La diminution de la population n'a pas rendu les Länder de l'Est plus ouverts, bien au contraire. Cela se voit à la violence des débats sur les étrangers et l'immigration — au profit de l'AfD.
Rappelons toutefois que les gouvernements qui se sont succédé à Berlin n'ont pas amélioré les choses. La chancelière Angela Merkel est originaire de l'Est, mais elle s'est reposée sur les réformes de son prédécesseur Gerhard Schröder et a négligé la modernisation du pays. L'état lamentable de la Deutsche Bahn n'en est que le symptôme le plus évident.
La coalition en feu tricolore s'efforce de corriger le tir, mais elle a commis plusieurs erreurs, comme la décision de sortir définitivement du nucléaire en pleine crise énergétique, la plus grave que l'Europe ait connue depuis des décennies, ou encore la mise en œuvre maladroite de la loi sur le chauffage. Ces deux mesures relèvent de la responsabilité du vice-chancelier vert et ministre de l'Economie, Robert Habeck.
Les querelles permanentes au sein de la «coalition du progrès» ne renforcent pas non plus la confiance. L'Allemagne, autrefois un modèle de rigueur et de fiabilité, est devenue un cas d'assainissement. Et les élections fédérales auront lieu dans un an.
Il y a beaucoup à faire pour rétablir la confiance, notamment à l'Est. Cela concerne particulièrement la question brûlante de l'immigration. L'attaque terroriste de Solingen, il y a une semaine, n'a probablement pas eu d'impact sur les élections de dimanche (de tels effets sont souvent surestimés). Mais la perte de contrôle ressentie est un problème majeur.
L'Allemagne a déjà relevé de nombreux défis. Sa démocratie n'est pas sérieusement menacée pour le moment. Elle est trop solidement ancrée à l'Ouest, bien plus vaste, où l'AfD n'est pas (encore) un facteur de pouvoir sérieux. Mais à l'Est, elle est mise à l'épreuve. Et à l'étranger, nombreux sont ceux qui se demandent comment le «retour des nazis» a pu se produire.
Traduit et adapté par Noëline Flippe