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On a participé à un entraînement secret en Ukraine

Notre journaliste a participé à un entraînement permettant de se familiariser aux mines antipersonnel ou aux mitraillettes de combat.Vidéo: watson

On a participé à un entraînement secret

En Ukraine, des centaines de personnes s'initient aux rudiments du combat, de la médecine de guerre et du pilotage de drone. J’ai testé un stage de formation à Kiev.
06.09.2026, 07:0306.09.2026, 23:58
Joel espi, kiev

Nous roulons vers un lieu tenu secret. Dans la voiture avec moi, trois jeunes Ukrainiens et tout un barda militaire: habits kakis, gilet pare-balles, matériel de premiers secours... Mais dans quoi je me suis-je embarqué?

Je demande à Maxym, notre chauffeur, s'il est soldat. Il répond, laconique:

«Non»

En ce petit matin pluvieux de juin, j'ai obtenu le droit de participer à la journée de formation de One over Ten, une organisation entièrement volontaire qui propose des initiations aux domaines du militaire pour les civils.

Ça parle et ça rigole en ukrainien. Ils sont sympathiques et me posent quelques questions alors que nous nous engouffrons vers un terrain vague et sabloneux. Dans la zone d'entraînement, une cinquantaine de personnes ont fait le déplacement. Il y un tiers de femmes et je suis sûrement le plus âgé. La majorité porte des vêtements militaires.

Que signifie One over Ten? Le fondateur de l'organisation, Vitalii Alekseev, résume:

«Parce qu'une personne formée aux conditions de guerre en vaut dix qui ignorent tout»

Tout le monde est en ligne, les drapeaux flottent. On entame une minute de silence pour les héros tombés au front. Et puis, c'est parti.

Les participants de One over Ten se rassemblent dans un lieu secret
Les participants de One over Ten se rassemblent dans un lieu secret.Joel espi

C’est Maria, 22 ans et une année de volontariat dans l'organisation, qui assure la coordination entre les différents groupes. Il y a un peu plus d'un an cette étudiante en langues, aux longs cheveux noirs et à l'énergie inépuisable, a perdu celui qui était l'amour de sa vie. Au front.

Dans le groupe, on trouve également quelques soldats au visage de poupons. Ils ont à peine 20 ou 25 ans et sont plutôt joviaux. Avec une formation militaire qui dure parfois moins de trois mois, les soldats peuvent acquérir ici des réflexes vitaux, et dans un cadre bien plus détendu que celui des écoles militaires.

Je crache mes poumons

Il pleut. Comme le reste des participants, je ne bronche pas. Maria, qui parle un très bon anglais, prend en main l'échauffement de mon groupe. Je me lance dans un parcours d'obstacle. A terre, genoux dans la boue. A côté, on peut apercevoir des «terriers de renard», ce trous dans lesquels les soldats se réfugient pour fuir drones et explosions. Je grimpe à la corde, je fais des zigzagues, je cours dans des pneus. Un vrai marine.

Ma spécialité c'est surtout le tir

Vidéo: watson

Mais je souffre pour boucler et crache mes poumons à plusieurs reprise. «Aller Joel!», hurle ma coach du jour, qui se retient de se moquer de moi.

Une fois mes poumons récupérés, je remarque une «jeune femme» au visage juvénile et qui semble très intéressée par le cours. Durant l’échauffement, elle laisse tomber sa capuche, et je vois apparaître au sommet de son crâne un chignon de danseuse. Avec ses grands yeux bleus, Polina a plus l’air d’une ballerine que d’une soldate. Elle lance, en ukrainien:

«J'ai 14 ans»

La vraie formation démarre avec le tir au fusil. Notre groupe est cette-fois mené par Katya, 24 ans. Polina explique en ukrainien qu'elle est bien danseuse. Elle compte dix ans de pratique des danses de salon et, depuis deux ans, elle fait également de la boxe.

Mais l'ado est également très précoce dans le domaine du tir:

«Mon père était militaire et j'allais souvent avec lui voir ce qu'il faisait. On s'entraîne souvent, le samedi on va dans les bois pour pratiquer.»

Polina nous montre des images d'elles autour d'un camp militaire, avec différentes armes en main. L'adolescente me raconte:

«J'aimerais faire l'école de sniper, puis devenir formatrice»

Ça tombe bien, nous commençons par le tir au fusil de précision. Nous nous trouvons sur l'un des terrains de sable du complexe. Après quelques explications, je me mets dans l'état méditatif que requiert ce tir.

A 14 ans, Polina assure au fusil sniper
A 14 ans, Polina assure au fusil sniper.joel espi

A ma deuxième tentative, je parviens à viser proche de ma cible. Je demande de façon un peu paternaliste à Polina si elle a touché sa cible. «Bien sûr», répond-elle

Juste à côté, deux gaillards d’à peine 30 ans essaient de faire fonctionner une mitraillette qui semble grippée. En attendant, Polina nous montre une photo d’elle dans laquelle elle pose avec les cartouches autour du torse, façon Rambo III.

Selfie avec un héros de guerre

Sur le terrain d'à côté, tout tourne autour de l’AR-15, le fusil d’assaut de Colt utilisé par les soldats ukrainiens et de nombreux corps militaires ou policiers à travers le monde.

Maxym, mon chauffeur, est désormais équipé avec le reste des trésor qu'il transportait dans son coffre. Il porte un attirail militaire complet, avec son fusil d'assaut équipé d'un viseur électronique, un gilet pare-balles et de nombreux chargeurs de couleur rose. Sur sa tête, un bob orné de petits champignons hallucinogènes.

J'ai mis dix balles dans mon chargeur rose
Maksym me prête son chargeur rose.

Maxym me propose d'utiliser son AR-15. Pas de grande technique pour viser, il suffit de regarder le point rouge dans le viseur. Et malgré la pluie qui laisse de grosses gouttes sur le dispositif, je n'ai qu'à adopter la bonne position et appuyer sur la gâchette TA-TA-TA. Six sur dix, dont cinq à la suite.

La preuve👀

Vidéo: watson

Vohon, le jeune qui n'a pas pu réparer la mitraillette de Rambo, nous a rejoints. Il enchaîne les photos avec les membres du groupe. On me lance:

«C’est un héros de guerre, il a reçu la plus haute récompense pour un soldat»

Je passe également à la photo, mais lance rapidement la question, «au fait, qu’as-tu fait pour mériter ce statut»? Sa réponse ne me déçoit pas.

A l’été 2025, dans la région de Siversk, le jeune soldat a tenu, avec ses camarades, 68 jours face au siège de soldats russes qui les encerclaient. Vohon a ensuite sauvé la vie de 7 personnes, avant de réussir à s'en tirer.

Maxym et
Maxym et son chapeau champis et Vohon, l'ex-soldat qui a reçu la plus haute médaille de guerre.

Je sonde les yeux de l'ex-soldat, mais n’y lis aucune mélancolie. Vohon sort son téléphone: «tu veux voir?» Il me montre alors une vidéo surréaliste: le déroulé d’un combat à bout portant entre des Ukrainiens logés dans un terrier de renard et des soldats russes qui arrivent de toute part.

Réfugiés dans l'un de ces trous, ses compagnons répondent aux assauts de soldats qui ne se trouvent qu’à quelques mètres. Tout a été filmé par un drone et s’enchaîne très vite.

Vohon m'explique que lors d'une bataille, son unité s’est réfugiée derrière le corps d’un compagnon abattu. Le vrai héros, c’est celui qui a donné sa vie pour les 7 autres, m'assure-t-il.

«Combien de personnes as-tu tué?»

Le vent se lève et l’orage guette, il n'est donc pas possible de faire voler des drones à l'extérieur. Je me rends toutefois à l'instruction, qui est donnée entièrement en ukrainien. C'est un peu technique, on sent la passion de l'instructeur, un solide gaillard et ex-soldat qui explique la façon dont les engins peuvent parcourir de grandes distances grâces à des systèmes d'antennes.

Le cours de drones de One over Ten
Le cours de drones de One over Ten.

Un peu plus tard, j'ai l'occasion de discuter en tête à tête avec lui. Autour d'un café, il me montre la vidéo qu'il diffusait durant son cours. C'est une compilation de ses «kills», toutes les fois où ses drones ont touchés des personnes ou des véhicules de l'ennemi pour les neutraliser. Je lui demande:

«Combien de personnes as-tu tué? Tu as compté?»
«Non, car pour moi, ce ne sont pas des personnes. Alors ça ne compte pas»

Milana, 20 ans, est très attentive. Du haut de son mètre huitante-six, cette ancienne joueuse de tennis professionnelle veut tout apprendre.

Pour piloter les drones, il existe une certification en ligne que Milana en a suivie. L'idée est toujours la même, capitaliser, apprendre un maximum de choses avant de s'engager et, peut-être, être muté à un poste où l'on risque moins sa vie. Milana a mis fin à sa carrière sportive à cause d'une blessure, et se consacre désormais à sa formation dans les différents stages proposés dans le pays. Elle compte ensuite intégrer l'armée, d'ici quelques années.

Un Tigrou effrayant

La grêle finit par tomber durant quelques minutes. Nous nous réfugions dans une salle au confort spartiate, mais dans laquelle il est possible de faire un feu de bois. J'y rencontre Oksana. Petit bout de femme aux yeux bleus perçants. Casquette sur la tête, pas d'attirail militaire, cette informaticienne, qui travaille désormais dans l'intelligence artificielle, est là pour découvrir un monde qu’elle connaît très mal. Oksana me raconte:

«Il y a deux ans, mon père a été mobilisé. Il a 54 ans. Je voulais savoir que ce que c’était»

Celle qui dirige une start-up sourit:

«Je ne veux pas me battre, je ne serais pas très utile de toute manière»

Oksana est originaire de Kharkiv, ville du nord-est du pays et bien plus proche du front. Elle s’est contentée de déménager à Kiev lorsque la guerre a démarré et n'a jamais considéré quitter le pays.

Alors que la tempête fait rage et que certains volontaires courent après des tentes qui s'envolent, j'assiste à la formation sur les mines antipersonnelles. Pour résumer un peu crûement, ces engins sont des saloperies. Leur but est simple: faire des dégâts et encore des dégâts.

C'est Sergii qui donne le cours. Il nous montre comment ces horreurs utilisent la technologie pour être létales, mais également la ruse. Sous le regard grave des participants, les mines passent de main en main. Sergii explique:

«On trouve principalement des mines de l'époque soviétique»

L'une des plus terrifiantes est l'OZM 72, une mine à fragmentation bondissante. Lorsqu'elle explose, elle projette une charge à hauteur d'homme, puis explose en des milliers de billes de métal qui causent des dégâts loin à la ronde.

Un youtubeur a fait l'expérience 👇🏼

Le moment le plus glaçant est celui où Sergii montre les astuces utilisées pour dissimuler des mines. Il s'agit là de reproductions inspirées de ce qui a été trouvé sur le terrain. Il y a par exemple des mines cachées dans un emballage d'iPhone, une liasse de faux dollars, et même dans une peluche de Tigrou, du dessin animé Winnie l'ourson.

Les mines antipersonnelles peuvent être cachées dans des objets originaux.
Les mines antipersonnelles peuvent être cachées dans des objets originaux.

Apprendre à sauver des vies

Katya, la responsable de mon groupe, a son chemin tout tracé. A 24 ans, elle ne rêve que de partir à l'armée, mais ronge son frein depuis le début de la guerre. Cette rousse athlétique a attendu de terminer sa formation de médecin à Chypre, avant de rentrer au pays en 2025.

Chez One over ten, elle acquiert des réflexes qui lui permettront de valoriser son profil:

«Tous les bataillons n'acceptent pas les femmes, et je ne veux pas me retrouver à faire de la paperasse quelque part dans le centre du pays»

Il est justement temps de nous diriger vers le poste de médecine tactique. J'ai déjà eu l'occasion d'assister à cette partie de la formation, qui sert à acquérir les réflexes d'urgence lors de blessures très graves. C'est Maria qui m'avait donné les instructions. A moi de les mettre en pratique.

Sur le terrain, on court, on se jette à terre, puis on se pose un garrot en moins de trente secondes - il est vital d'aller vite. Zhenia et «Doc», un médecin soldat, rappellent les éléments importants du garrot tourniquet.

Maria sera ma blessée. Doc lance un pétard pour simuler une grenade. Je me jette au sol, tandis que la jeune femme fait mine d'avoir la jambe touchée. Elle commence à hurler:

«Joel, j'ai mal! Je veux pas mourir!»
Zhenia et «Doc» montrent l'exemple du garrot, vital en zone de combats.
Zhenia et «Doc» montrent l'exemple du garrot, vital en zone de combats.

Je cours à sa rencontre. Je roule la victime sur le côté, relève sa jambe et, d'un geste ferme et rapide, pose le garrot.

Non sans malice, je m'assure de serrer si fort le tourniquet que Maria pousse un cri de douleur. «On dirait que c'est bien, là», dis-je. Mon instructrice est fière de moi, et me déteste en même temps. Mais tant pis, je lui ai évité de se vider de son sang.

Je sauve la vie de Maria

Vidéo: watson

Bien sûr, je ne me suis pas transformé en soldat l'espace d'une journée, et je ne trouve en aucun cas fun de tirer pour tuer ou de secourir des camarades avec les membres arrachés. Mais la formation de One over ten a le mérite de dédramatiser un peu le combat en mettant un pied dedans. Elle donne des outils vitaux à des civils qui se sentent parfois dépassés par les violences de la guerre.

Découvrir ce qui fait la guerre n'est pas la dédramatiser.
Découvrir ce qui fait la guerre, ce n'est pas la dédramatiser.

Résidant régulièrement en Ukraine, la confiance que j'ai gagnée pourrait également me servir en tant que civil, dans le cas où, comme c'est de plus en plus fréquent, un missile ou un drone venait à tomber près de moi. Rien que pour ça, cela valait la peine de «jouer à la guerre» le temps d'une journée.

Lorde au bord de l'Aar avant son concert au Gurten
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Lorde au bord de l'Aar avant son concert au Gurten

Lorde incognito au bord de l’Aar.

source: instagram/lorde
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