«Mélenchon veut provoquer le chaos»: un ex-ministre de Macron raconte
Jean-Michel Blanquer a été ministre de l’Education nationale de 2017 à 2022, sous la présidence d’Emmanuel Macron. Aujourd’hui âgé de 61 ans, cet ancien professeur de sciences politiques, classé au centre, dirige le think tank «Laboratoire de la République». Il revient sur les manifestations lycéennes qui se poursuivent en France. Il salue au passage le modèle suisse.
La violence des manifestations lycéennes en France vous surprend-elle?
Jean-Michel Blanquer: Pas vraiment. Nos sociétés traversent indéniablement une période de grande nervosité.
Les causes ne sont d’ailleurs pas uniquement internes. Les tensions géopolitiques et les guerres se multiplient, tandis que les effets du réchauffement climatique se font toujours plus sentir. Tout cela nourrit une immense inquiétude face à l’avenir. Les lycéens y sont particulièrement sensibles.
Ils réclament davantage de moyens pour rénover les établissements et recruter des enseignants. A juste titre?
Dans certains lycées, oui. Mais d’autres établissements viennent d’être rénovés et sont malgré tout bloqués. C’est difficile à comprendre. En revanche, il est parfaitement légitime que les élèves se plaignent de devoir suivre les cours dans des salles où il fait plus de 30 degrés.
Et concernant le manque d’enseignants?
Là encore, il ne faut pas généraliser. Dans certains lycées, il est très difficile de trouver des enseignants prêts à venir travailler, même avec des primes annuelles pouvant atteindre 3000 euros.
Par exemple en Seine-Saint-Denis, en banlieue parisienne?
C’est le cas dans toute la périphérie parisienne, mais aussi, par exemple, dans le nord du pays, frappé par la désindustrialisation. Or les régions françaises, qui ont la responsabilité des lycées, manquent souvent de moyens.
Parcoursup concentre aussi une bonne partie de la colère des lycéens. Cette plateforme en ligne répartit les places dans l’enseignement supérieur après le bac.
Tout système de sélection fait des déçus. Parcoursup, qui attribue les places selon des critères définis, est devenu un bouc émissaire. Mais le système précédent n’était pas meilleur: les jeunes pouvaient passer des heures à faire la queue devant les universités pour s’inscrire. On a ensuite essayé le tirage au sort. En comparaison, Parcoursup est nettement plus égalitaire.
La France ne promet-elle pas le bac à trop d’élèves? Ne faudrait-il pas plutôt revaloriser l’apprentissage?
Lorsque j’étais ministre de l’Education, nous avons étudié de très près les modèles allemand et suisse. Ils présentent des avantages évidents, mais ne sont pas transposables tels quels.
Cela rebute aussi de nombreux jeunes à la sortie de l’école. La France compte malgré tout trois types de baccalauréat. Deux d’entre eux, le bac professionnel et le bac technologique, ouvrent la voie à une formation professionnelle. C’est une piste qu’il faut continuer à développer.
La France se considère comme une grande nation culturelle, mais ses résultats ne cessent de reculer dans les enquêtes Pisa.
C’est le cas de la plupart des pays développés. Les smartphones et les jeux vidéo sont devenus un phénomène de société mondial contre lequel nous devons lutter. Il faut redonner davantage de place à la culture générale, au développement des facultés intellectuelles et aux relations humaines.
Notre think tank, le «Laboratoire de la République», a donc lancé un projet destiné à redynamiser les territoires isolés ou périphériques. Nous cherchons à reconnecter les jeunes au monde qui les entoure, à la nature et à la culture.
Les manifestations lycéennes sont-elles récupérées politiquement?
Oui, massivement. Du candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon aux militants d’extrême gauche qui recourent à la tactique du black bloc, certains cherchent à attiser les tensions et à polariser la société. Leur objectif est de créer le chaos, et ils y parviennent souvent, même s’ils ne représentent qu’une petite minorité parmi les lycéens, dont la plupart sont pacifiques. Mais ils savent entraîner les autres dans leur sillage.
Comment s’y prennent-ils?
La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon est de plus en plus implantée dans les banlieues. Le point central, c’est que la mobilisation de la gauche radicale passe par les réseaux sociaux, qui touchent toutes les catégories de la population et tous les profils de lycéens.
Avec l’aide de l’IA, ils créent en outre un effet boule de neige qui leur permet de toucher un très large public.
Que peut faire le gouvernement à Paris? Avec une dette publique colossale de 3600 milliards d’euros, peut-il encore répondre aux revendications des lycéens?
L’Etat agit déjà. Ces dernières années, il a donné la priorité à la rénovation des écoles primaires. Autour de Paris, 400 000 élèves en ont bénéficié. Mais pas les lycéens qui manifestent aujourd’hui. Tout cela prend des années.
Nous n’avons encore jamais connu une telle configuration politique, avec les extrêmes de droite et de gauche en tête dans la course à la présidentielle. Ils pourraient bien se disputer la victoire et, d’une certaine manière, ils se renforcent mutuellement.
De quelle manière?
Jean-Luc Mélenchon sait qu’il a peu de chances de l’emporter face à Marine Le Pen. Il cherche donc à provoquer le chaos. Marine Le Pen serait alors élue parce qu’elle incarne l’ordre. Mais son élection déclencherait, selon le calcul que fait probablement Mélenchon, une opposition et des manifestations d’une telle ampleur qu’elles pourraient finalement le porter, lui, à l’Elysée. C'est un jeu extrêmement dangereux. Je crois que la France est à la croisée des chemins. Cette élection dira si la démocratie française est capable de résister à ceux qui la combattent.
(trad.: mrs)
