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Des lycéens français racontent les raisons de leur colère

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«Des trous béants»: des lycéens français racontent leur colère

Alors que la France semble s'enfoncer dans la violence sur fond de révolte lycéenne, watson est allé à la rencontre d'élèves du lycée «Madame de Staël», à Saint-Julien-en-Genevois, à côté de Genève. Voici le diagnostic.
05.10.2026, 18:5405.10.2026, 19:54

«Ce matin, on s’est fait fouiller à la gare par des policiers. Ils nous ont pris les parfums, les briquets, les déodorants», raconte Nadia, élève au lycée «Madame de Staël» de Saint-Julien-en-Genevois. Depuis qu’une femme a été brûlée au visage avec un spray inflammable en marge du mouvement lycéen à Marseille, les forces de l’ordre font la chasse aux combustibles. Inès et ses copines savent qu’elles ne reverront pas leurs biens confisqués et elles ne sont pas contentes.

Il est 9h20 lundi devant les grilles de «Madame de Staël», un pied encore dans le petit bourg frontalier de Genève, un autre déjà dans la campagne haut-savoyarde, avec vue sur les crêtes du Jura. Jordan, Brahim et Enzo devraient être en classe et non pas dehors au soleil. Ils ont entre 15 et 17 ans, en filière technologie. L’autre filière de cet établissement est la générale, réputée plus prestigieuse, une distinction participant de l’actuelle poussée protestataire.

L’établissement saint-juliennois ne fait pas partie du demi-millier de lycées totalement ou partiellement fermés par les autorités françaises suite aux dernières violences. Alors qu'un lycéen de 15 ans a perdu une main à Lens en se saisissant d'une grenade de désencerclement, un calme apparent prévaut à «Madame de Staël» en ce début de semaine après deux jours traversés de tensions, jeudi et vendredi. Les CRS étaient présents. Des poubelles obstruaient l’entrée. L’une d’elles a brûlé, selon une vidéo relayée par Le Messager, média local.

Puni à cause d'un téléphone portable

Elèves en STMG, pour sciences et technologies du management et de la gestion, les trois garçons cités plus haut dressent la liste de ce qui ne tourne pas rond à leurs yeux. Brahim est puni. Ses parents en ont été avertis par une lettre de la direction. Sa faute? Il a été surpris avec son téléphone portable à la main. Or, depuis la rentrée de septembre, l’usage, quel qu’il soit, des smartphones, est formellement interdit dans les lycées français. Y compris entre les cours. Tout contrevenant à la règle voit sa «note globale d’appréciation» entachée d'une remarque négative.

Deux des lycéens rencontrés à «Madame de Staël», à Saint-Julien-en-Genevois. L'emploi du temps avec ses trous béants est un casse-tête.
Deux des lycéens rencontrés à «Madame de Staël», à Saint-Julien-en-Genevois. L'emploi du temps avec ses trous béants est un casse-tête.

Ce tour de vis, les quatre garçons en comprennent le sens: éviter le défaut d’attention, favoriser les échanges entre élèves. Mais pour Jordan, le téléphone pouvait avoir du bon durant les pauses.

«Les harceleurs pensaient moins à harceler les timides dans la cour»
Jordan

Le drame des remplacements

Enzo, élève de première, l’avant-dernière année avant le bac, est un Suisse d’origine portugaise. Ses parents habitant en France depuis qu’il est petit, il suit le cursus scolaire du pays de résidence. Ce lundi matin, à l’heure où il nous parle, il devrait être en cours de français. Mais rien ne va, avec le français, dénonce-t-il.

«Le bac français, en France, on le passe en première, pas en terminale. Et on n’est pas prêt du tout. On a eu une remplaçante l’année dernière qui nous a fait faire des exercices de quatrième (l’avant-dernière année du collège), alors qu’on aurait dû s’exercer à des analyses de textes.»
Enzo

Les remplacements. Ou plutôt l’absence de remplacements. L’un des thèmes brûlants de la contestation lycéenne. La remplaçante de français dans la classe d'Enzo n’aurait été présente que trois mois. Ce lundi, il sait qu’il écopera d’une punition, parce qu’il n’a pas fait son travail de français. L’actuelle prof serait «dépressive».

La plaie des «trous béants»

Les «trous béants» dans l’emploi du temps, les absences de dernière minute, sont d'autres calamités. Nadia, Sofia et Sabrina, tenues d'être présentes au lycée «de 8h00 à 17h40» comme tous les élèves, sauf le mercredi après-midi qui est congé, ont été averties ce lundi qu’elles n’auraient pas leur cours de français habituel entre 8h00 et 8h55, ni celui de gestion et numérique entre 10h05 et 11h55. Résultat: une matinée sans profs et sans leçons. Selon l'une des trois filles, pendant toute l’année dernière, sa classe aurait été privée de cours de français.

«Madame de Staël» n’est pas le moins bien loti des lycées de la région. D'aspect extérieur, il est même assez chic et semble bien entretenu. Les établissements d’Annemasse, ville dont certains quartiers sont touchés par les violences liées au trafic de drogue, ont «moins de moyens».

Canicule et «interdiction» de boire en classe

Il n’empêche. L’été caniculaire fut insupportable à «Madame de Staël», d’autant, selon Jordan, Enzo et Brahim, que certains professeurs interdisaient aux élèves de sortir de la classe entre les cours. Une apparente bonne raison là encore: afin d'éviter que les éléments perturbateurs ne sèment la pagaille dans les couloirs. A cela s’ajoutait l’impossibilité de boire en classe. Une fois de plus, parce que certains en profitaient pour en mettre partout.

Vidéo: watson

L’hiver, le chauffage est parfois défectueux. Les filles se souviennent d’un jour de lycée annulé à cause du froid. La buée recouvrait les parois vitrées intérieures, tant il caillait.

Et puis, il y a le gros problème des toilettes des garçons. Elles n'ont pas de porte principale. Si bien que tout le monde «peut voir» la rangée des urinoirs, qui plus est privée de séparations entre chacun d’eux. La porte principale a été ôtée parce que «ça fumait» à l’intérieur. Jordan constate:

«On fait payer à tout le monde les conneries d’une minorité»
Jordan

Les filles rencontrées sur l'escalier face aux grilles du lycée se plaignent de vols, de violences, de guets-apens, entre filles, souvent.

Ilies, 24 ans, est professeur stagiaire de mathématiques. Il enseigne un jour par semaine à «Madame de Staël». Le reste de la semaine, il poursuit sa formation à Grenoble.

«Je comprends les lycéens mécontents. On leur demande d’être là de 8h00 du matin à près de 18h00 le soir. C’est un emploi du temps trop chargé pour la jeunesse. Mais le point négatif, ce sont les violences et les dégradations.»
Ilies

Misère des salaires

La crise du lycée n’est pas seulement celle des élèves, c’est aussi celle des professeurs. Les salaires en début de carrière sont misérables en comparaison européenne. «Je perçois 2000 euros net par mois, mais parce que je suis agrégé, et alors même que je ne suis pas encore professeur confirmé. Pendant ce temps, mes collègues non agrégés, mais confirmés, touchent seulement 1700 euros net par mois.» Ilies vit dans un minuscule appartement, à Annecy:

«675 euros mensuels pour 10 m2»
Ilies

Ilies, qui est de Valence, dans la Drôme, sait qu'il ne coupera pas à une affectation en banlieue parisienne, «à Créteil ou Saint-Denis». Seule une accumulation de «points» pourrait ensuite lui permettre éventuellement d'être réaffecté dans une académie de son choix.

«Si je me pacse avec un conjoint dans l'enseignement comme moi, je peux obtenir 150 points, ce qui me donne droit à faire un choix»
Ilies

Souriant, alerte, Ilies a l'air d'avoir le moral et d'aimer son métier. Mais il connaît des jeunes profs qui ont quitté l'enseignement par découragement.

Une semaine à Dublin

Jordan se souvient d’une semaine passée avec sa classe de STMG à Dublin. «C’était très bien. Le but de ce séjour était de nous familiariser avec un monde entrepreneurial étranger.»

Le garçon de 17 ans, élève de terminale, aime s’investir dans la vie de son lycée. Il fait partie de la MDL, la maison des lycéens, qui traite des activités au sein de l'établissement. Lui qui est chrétien, dit-il, souhaiterait que la cantine propose des plats halal aux lycéens musulmans pratiquants.

«Ils doivent toujours se farcir les légumes»
Jordan

Jordan a un projet managérial. Avec trois amis, il a pensé ouvrir un fast-food spécialisé dans les hamburgers, à Saint-Julien même. Il a remarqué qu’on y trouve surtout des tacos. Comme en face de son lycée. «Ils ont tout compris, eux», fait-il. Après le lycée, Jordan songe à commencer un apprentissage. Synonyme d'une vraie formation? Depuis l'éclatement de la révolte lycéenne, la France ne cesse de regretter son choix déjà ancien qui a consisté à privilégier le bac pour tous, au détriment de l'apprentissage.

(Les prénoms des élèves, mineurs, ont tous été modifiés.)

Il a couru Morat-Fribourg en armure
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