Cette ville américaine s’est déguisée en Bavière pour survivre
Dans l’air, un parfum de choucroute et de saucisse grillée. Mais ne vous laissez pas berner par les façades en bois et les colombages, les massifs de géraniums, les drapeaux allemands plantés à l'envi et les panneaux annonçant bières et bretzels: nous ne sommes pas en Bavière, mais au fin fond de l'Etat de Washington, où l'on baragouine un anglais rapide dont l’accent est à couper au couteau (suisse).
Bienvenue à Leavenworth, petite ville perdue dans les montagnes à environ 190 kilomètres de Seattle, qui, malgré ses 2500 âmes, peut se targuer de drainer chaque année plusieurs millions de touristes (le district en comptabilisait quelque 3,4 millions en 2024).
Une ville qui aurait pu dépérir avec ses anciennes industries et qui, pour survivre, a trouvé une solution plutôt radicale: se déguiser artificiellement en village bavarois.
La «bavaroisisation» d'une ville américaine
Si, à la fin du 19e siècle, Leavenworth surfe sur le succès de son industrie et se développe grâce aux chemins de fer et à l’exploitation forestière, dans les années 1920, la scierie ferme et la compagnie Great Northern déplace ses installations ferroviaires. La Grande Dépression enfonce le clou. Les décennies suivantes laissent une ville fragilisée, des bâtiments dégradés et peu de raisons pour ses habitants de rester.
A l'instar de Berne, bourgade située quelques kilomètres plus loin, Leavenworth aurait pu poursuivre cette lente déchéance jusqu'à disparaître purement et simplement de la carte. C'était sans compter sur deux sauveurs providentiels, Ted Price et Bob Rodgers.
Lorsque, à la fin des 1950, ce couple d'anciens militaires originaire de Seattle vient passer ses vacances dans la région, la voie ferrée a disparu depuis longtemps. La scierie a fermé ses portes, le lycée local est insalubre, les commerces de la rue principale barricadés les uns après les autres.
Après avoir racheté le Cole's Corner Cafe, un bâtiment en rondins situé à 24 kilomètres de là, et l'avoir transformé dans un style qu'ils qualifient en 2003 au Los Angeles Times de «suisso-bavarois», une question se pose naturellement: pourquoi ne pas en faire de même à l'échelle d'une ville entière?
Ni une ni deux, Ted Price et Bob Rodgers se lancent dans un vaste projet de «baviérisation». D'abord facultative, la revitalisation est officialisée en 1970, puis carrément imposée. Commerçants et propriétaires empruntent de l’argent, transforment leurs bâtiments et adoptent le décor alpin sans en avoir le choix. C’est évidemment une stratégie purement touristique. Leavenworth s’est fabriquée une nouvelle identité de toutes pièces.
Près de cinquante ans plus tard, le résultat est frappant, tant pour les visiteurs américains que pour ceux, comme nous, débarqués d'outre-Atlantique. Nous voilà transportés dans une sorte de Disneyland pour adultes, où même les mastodontes McDonald's, Starbucks et Subway ont dû se plier au dress code local.
Dans les nombreuses boutiques du centre-ville, qui vibre chaque mois octobre au rythme de l'Oktoberfest, les sweat-shirts à l’effigie des Seahawks de Seattle côtoient ceux ornés du Bigfoot (la créature réputée qui hante les forêts du coin) et ceux portant le nom de Leavenworth. Sans oublier casquettes, décorations de Noël et autres babioles que s'arrachent les visiteurs.
Un tourisme touché par Trump?
A en croire les locaux, la «Bavière» de Washington se visite surtout entre Américains. Entre deux recommandations de bistrots et de sentiers de randonnée, Lance, qui gère un magasin de souvenirs, nous explique que, pour certains, le voyage tient presque du pèlerinage familial. «Parmi les touristes, on voit surtout pas mal d’Américains qui ont des racines européennes et qui veulent voir à quoi ça ressemble.»
En revanche, une nationalité semble nettement moins prompte à faire le déplacement: «Les Canadiens ont plus de scrupules à passer la frontière avec ce qu’il se passe sur le plan politique», observe le gérant, petit-fils d'une Allemande du Missouri.
Dans une boutique de vêtements voisine, Diana se montre plus directe. Ravie d'apprendre que nous avons fait le voyage depuis la Suisse, la vendeuse énumère les provenances de ses clients, puis baisse le ton pour évoquer ceux qu’elle voit moins. «On a des gens de partout: Europe, Asie, Mexique…».
boutique de souvenirs de Leavenworth
Le malaise dépasse les façades bavaroises. En 2025, les visites canadiennes dans l’Etat de Washington ont reculé de plus de 26% par rapport à l’année précédente, selon State of Washington Tourism. La baisse atteint 16,5% pour l’ensemble des visites internationales. Les excursions des Américains compensent toutefois ce recul: toutes provenances confondues, la fréquentation reste presque stable.
C'est justement le constat de la patronne d'un magasin où sont exposées tous azimuts pierres semi-précieuses et sauces piquantes maison. «Il y a beaucoup, beaucoup de touristes américains ici, et c'est très bien», résume-t-elle en réarrangeant un étal de cartes postales.
Tous les comptoirs ne racontent pas la même histoire. Au musée du casse-noisettes, la réceptionniste assure timidement ne pas avoir constaté de réelle différence ni de baisse des visiteurs étrangers.
La rançon du succès
Cette incertitude arrive dans une ville qui doit déjà composer avec les conséquences de son succès. Si faire venir les visiteurs était le pari des années 1960, permettre aux habitants et aux travailleurs locaux de rester est devenu le défi actuel, alors que les prix de l'immobilier explosent.
«Je le dis à moitié en plaisantant, mais notre beauté nous porte malheur, admettait le maire de Leavenworth, Carl Florea, dans un entretien accordé en septembre dernier. C'est un endroit tellement magnifique, avec tant d'activités à faire, que les gens viennent, tombent sous le charme et décident d'y acquérir une résidence secondaire».
«Les acheteurs de résidences secondaires sont sympathiques, mais ils ne sont pas vraiment là. Je les vois peut-être six fois par an, et ils ne font pas partie de la communauté», achevait le maire.
La municipalité a donc engagé un plan d’action pour le logement. Car pour servir les bières et vendre les casse-noisettes, encore faut-il pouvoir habiter dans le coin. Sauvée par le tourisme, Leavenworth doit désormais faire une place à ceux qui la font tourner.
