Cet Américain traque sa Rolex au fond d'un lac depuis 30 ans
C'est un lac d'à peine dix kilomètres carrés, deux fois plus petit que celui des Taillères, à La Brévine, dans le canton de Neuchâtel: le lac Trout, niché dans les montagnes des Adirondacks, dans cette petite communauté du nord de l’Etat de New York. Une petite étendue dans laquelle gît, depuis désormais 32 ans, un véritable trésor: une Rolex Submariner Date, référence 16610.
Ce trésor, il appartient à Tom Place, propriétaire d'un chalet sur les rives du lac. Acteur de son état, son nom ne vous dit peut-être pas grand-chose. Pourtant, vous l'avez certainement déjà vu à l'oeuvre: le cascadeur est apparu dans une myriade de films aussi variés qu'iconiques, comme Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, The Dark Knight Rises, Le Diable s’habille en Prada 2 ou encore la série Mr. Robot.
Une tradition familiale
Si notre histoire prend place à la fin des années 90, elle démarre, en réalité, vingt ans plus tôt, lorsque le père de Tom Place, après avoir servi pendant la guerre du Vietnam, connait une belle réussite en tant que négociant en matières premières chez Cotton Exchange, dont le siège se trouvait dans les tours jumelles, à New York. A la fin des années 1970, profitant de son succès, papa Place s'offre une paire de Rolex assorties. Une pour lui, l’autre pour son épouse.
«Pendant les vingt années qui ont suivi, c’étaient pratiquement leurs seules montres», se souvient Tom Place dans le magazine GQ et un long article consacré à sa quête du Graal. «C’est avec ça au poignet que je les ai toujours vus.»
Bien inspiré par ses géniteurs, lorsqu'il atteint sa majorité, en 1996, Tom décide de dépenser toutes ses économies — 3100 dollars, très exactement — chez Mayor’s Jewelers, un bijoutier situé à Brandon, en Floride, pour s'offrir sa première Rolex: une Submariner Date, référence 16610. S'il aurait pu craquer pour une Tudor à 990 dollars, bien plus abordable, son choix se portera sur la Rolex pour sa robustesse.
L'accident
Ce même été de 1996, alors que la famille Place passe ses vacances dans le chalet familial du lac Trout, Tom et son frère consacrent leurs journées à enchaîner saltos, roulades, plongeons et acrobaties dans le lac depuis le «Calypso 2000», le bateau à moteur familial de 17 pieds. Ce jour fatidique, le jeune homme arbore justement sa Submariner au poignet, lorsque son pied mouillé glisse sur le bateau. Et que, dans sa chute, sa montre s'accroche à la rambarde.
Ce qui devait arriver, arriva. La petite barrette à ressort située dans le fermoir cède, libérant la montre de son poignet. Alors que Tom bascule d’un côté, il voit la montre s’envoler... de l’autre. Avant qu’elle ne sombre dans les profondeurs.
S'il plonge immédiatement à la poursuite de son précieux garde-temps, ses efforts s'avèrent vains. L'eau du lac, d'une profondeur d'environ 25 mètres, est trouble. Le fond tapi d'une épaisse végétation. «Je me sentais atrocement mal, racontera-t-il des années plus tard, à GQ. C’étaient toutes les économies de ma vie».
Tom Place ne désespère pas: les jours suivants, il met tout en oeuvre pour récupérer la Submariner, qui n'a ironiquement jamais si bien porté son nom. Un voisin lui prête un puissant aimant industriel. Plusieurs heures par jour, le jeune homme traîne l'objet, d'un poids entre sept et neuf kilos, attaché à une longue corde, à travers le lac. Avec l'espoir que la Rolex finira par s'y accrocher.
Reprise des recherches
Vingt ans passent. Pendant que Tom Place s'efforce tant bien que mal d'oublier sa Rolex adorée, sa carrière de cascadeur et de coordinateur au cinéma prend son envol, permettant à ce passionné d'horlogerie de se payer d'autres très belles montres.
C'était sans compter la pandémie de Covid-19. En 2020, alors que l'industrie du cinéma tourne au ralenti, Tom se retrouve soudain avec passablement de temps libre. Bien décidé à relancer les recherches, il s'arme du bateau à moteur familial qu'il vient de rénover, de matériel de plongée sous-marine complet et d’un détecteur de métaux subaquatique.
De retour à bord du «Calypso 2000», Tom Place se remet en chasse - ou plutôt, en pêche - et ouvre dans la foulée un compte Instagram dédié à sa quête, @expedition16610, afin de tenir ses proches informés de ce nouveau passe-temps. «C’est à ce moment-là que j’ai recommencé à plonger, et je ne me suis plus jamais arrêté.»
Depuis, il a accumulé environ soixante heures au fond du lac, écumé des dizaines de mètres carrés (il faut environ 45 minutes pour 9 mètres carrés) et mis au point un ingénieux système de ratissage de la zone, lui garantissant de ne jamais inspecter le même endroit deux fois.
Si, depuis six ans, ses fouilles ont permis de mettre la main sur de nombreux objets oubliés (canettes de bière en aluminium des années 70 et 80, pneus abandonnés, innombrables hameçons et même une ancre, qui trône aujourd'hui dans son chalet), il n'a encore jamais réussi à mettre la main sur sa Submariner perdue.
Ce qui n'entame en rien l'optimisme du plongeur, persuadé que sa Rolex l'attend toujours dans les profondeurs du lac Trout. «Je pense que je peux la retrouver. Si je suis capable de détecter un minuscule hameçon complètement rouillé avec mon détecteur de métaux, je peux retrouver une grosse montre en acier inoxydable», assure-t-il à GQ.
«Je sais qu’elle est là-dessous, je sais que je peux la retrouver, et j’ai déjà couvert tout ce terrain. Comment pourrais-je abandonner maintenant?»
Une chose est sûre: si Tom Place finit un jour par la retrouver, sa Submariner pourra sans doute revendiquer l’un des plus longs essais de plongée jamais réalisés par Rolex.
