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France: on a traversé un Paris dévasté par les émeutes

«La prochaine fois, ils monteront jusque dans les appartements»

Les dégâts sont énormes partout dans Paris et les séquelles restaient encore bien visibles lundi.
Les dégâts sont énormes partout dans Paris et les séquelles restaient encore bien visibles lundi.Image: keystone / montage watson
Ebranlé jusque dans ses fondations, meurtri par les violences, Paris tente de renouer avec le quotidien, avant les prochaines journées d’actions. Reportage à l’épicentre du déchaînement.
20.10.2026, 11:5120.10.2026, 12:32
Stefan Brändle

Après les émeutes du week-end, Paris tentait lundi de reprendre une vie normale malgré les nombreux dégâts enregistrés. Touristes et locaux racontent leur expérience d'une Ville lumière dévastée.

Le parcours réalisé par l'auteur de ces lignes à travers Paris.
Le parcours réalisé par l'auteur de ces lignes à travers Paris.Image: stb

Saint-Germain-des-Prés, 12 heures 30

A la terrasse du café «Les Deux Magots», touristes et flâneurs ont repris leurs habitudes. Un couple de Néerlandais consulte la carte et grimace en découvrant les prix. Ont-ils entendu parler des émeutes? «Bien sûr. Hier, nous sommes même allés jusqu’à la place de la République avec des vélos de location», répond Tess, avant d’ajouter, presque déçue: «Mais ce dimanche matin, la place était pratiquement déserte».

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Le Café «Les Deux Magots» est une adresse réputée à Saint-Germain-des-Prés.Image: www.imago-images.de

Emeutes, violences, révolte? Rien de tout cela pour les deux agents de la police municipale. A vélo, ils débouchent du Jardin du Luxembourg dans la rue Bonaparte et font une fois de plus le même constat: tout est calme. Le quartier littéraire de Saint-Germain-des-Prés est bien loin de la place de la République, située dans un ancien quartier populaire. L’un des policiers plaisante même:

«Là-bas, c’est la guerre»

Ne craignent-ils pas que les jeunes traversent la Seine? Son collègue lève deux doigts croisés: «Nous espérons que tout ira bien». Tess et son mari comprennent les préoccupations des lycéens français. La Néerlandaise enseigne elle-même les langues. Elle lance:

«J’ai 33 élèves dans ma classe, mais chez nous, personne n’aurait l’idée de lancer des pierres pour cette raison. Chez nous, les problèmes se règlent par la négociation»

Esplanade du Louvre, 13 heures 12

La rue Bonaparte se prolonge jusqu’à la Seine. Sur l’autre rive, la rive droite, des centaines de personnes sont massées dans la cour du Louvre. Elles ne font pourtant pas la queue: le plus grand musée du monde est fermé. Des étudiants en art en bloquent l’accès. Marie (21 ans) explique qu’elle agit par solidarité avec les élèves du secondaire, mais aussi avec les Gilets jaunes, qui ont manifesté contre la vie chère.

Ils ont bloqué l'accès au Louvre 👇

Vidéo: watson

Cela justifie-t-il les déchaînements de violence du week-end? Une capuche blanche sur la tête et un foulard rose devant le visage, Elie intervient:

«Cela n’a rien à voir avec nos revendications. Nous sommes pacifistes»

Comment la situation a-t-elle pu dégénérer à ce point en France?

«Les tensions sont montées entre les élèves et la police. Toute leur attitude consiste à nous barrer physiquement le passage. Macron montre ainsi qu’il veut aussi faire barrage à nos revendications»

Devant la pyramide de verre et l’entrée barricadée du Louvre, une banderole interpelle en anglais les visiteurs laissés dehors:

«Saviez-vous que la police française mutile des adolescents?»

Personne, parmi les personnes présentes, ne veut toutefois expliquer qu’elle fait référence aux blessures aux yeux et aux mains subies par de jeunes manifestants. Une Australienne peste elle aussi en anglais, mais contre ce «putain de blocage».

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Des étudiants distribuaient des tracts en anglais pour expliquer les raisons du blocage.Image: EPA

Marie et Elie parviennent momentanément à calmer la visiteuse privée de Louvre et à lui expliquer que la grève profite également aux touristes si elle permet d’obtenir de meilleures conditions de travail.

Rue Etienne-Marcel, 14 heures 25

On comprend que l’on approche de l’épicentre des violences au crissement de plus en plus marqué sous les semelles. La rue Etienne-Marcel est jonchée d’éclats de verre. Dans le caniveau s’entassent des morceaux de carton balayés à la hâte, des emballages en plastique et des cintres tordus: les vestiges d’une nuit d’horreur.

Le magasin Track&Field d'Assia a été vandalisé sans intervention de la police.
Le magasin «Shinzo Running» d'Assia a été vandalisé sans intervention de la police.Image: Stefan Brändle

Casquette de baseball vissée sur la tête et traits tirés par une nuit blanche, Assia raconte avoir fini par saisir elle-même une barre de fer pour défendre son magasin de chaussures, «Shinzo Running», aux côtés de trois vendeurs. Ils n’ont pas réussi à empêcher le pillage. Elle explique:

«Quand les premiers casseurs sont arrivés, j’ai appelé la police sans arrêt pendant une heure, jusqu’à ce que la femme au standard me dise de les laisser tranquilles»

Amère, Assia réclame un couvre-feu nocturne:

«Si nous n’arrêtons pas ces jeunes, ils ne se contenteront plus de piller les magasins du rez-de-chaussée. La prochaine fois, ils monteront jusque dans les appartements des étages supérieurs»

Et cette prochaine fois ne surviendra pas dans un an, prévient-elle, mais peut-être dès cette semaine.

Rue de Turbigo, 15 heures 03

Le crissement sous les chaussures s’intensifie. Dans la rue de Turbigo s’amoncellent des vélos de location tordus et calcinés. Des employés municipaux sont en train de les évacuer. Les vitrines du bistrot «Le Week-End» ont été remplacées par des panneaux de bois, témoins du week-end de violences.

Le jour d'après: il ne reste plus grand-chose des vélos de location.
Le jour d'après: il ne reste plus grand-chose des vélos de location.Image: Stefan Brändle

Même ceux qui n’aiment pas ce genre de métaphore doivent reconnaître que la rue semble ravagée par la guerre. Un homme âgé lance, en référence à la grande bataille de la Première Guerre mondiale:

«Comme à Verdun»

Il tient le snack «Chez Pepito», quelques numéros plus loin, et a déjà repris le travail. Ses habitués viennent chercher leurs paninis de midi. Il y a quelque chose d’absurde à voir les clients retrouver leur quotidien, ou du moins tenter de le faire, au milieu de ce décor de dévastation.

Place de la République, 15 heures 45

Cœur géographique de la révolte, la place de la République ressemble, ce lundi après-midi, à un îlot de calme au milieu de la circulation qui recommence lentement à klaxonner tout autour. Un photographe amateur qui immortalise les slogans inscrits sur l’imposante statue de la République constate l'évidence:

«Ils ont décampé»

«Ils», ce sont les fauteurs de troubles et les casseurs. Une rumeur circule: ils seraient en train d’attaquer le commissariat le plus proche pour «libérer» quelques personnes interpellées. C’est faux. Mais les policiers ont disparu, tout comme leurs adversaires.

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Les images de la place de la République assaillie ont fait le tour du monde.Image: EPA

Les dégâts, eux, sont toujours là. Pour Morgane, qui habite juste en face, le plus douloureux reste la dévastation du magasin de fleurs du boulevard de Magenta:

«La police était introuvable. Ce n’est pas possible!»

La vendeuse de vêtements allume une cigarette fine après l’autre. Sur son téléphone, elle montre des photos de flammes et de nuages de fumée. Elle raconte les cris et les sirènes des pompiers. Puis elle montre son chien, dont les quatre pattes sont protégées par des chaussettes bleues. «A cause des éclats de verre», explique Morgane. Lui aurait assurément aussi beaucoup de choses à raconter sur son week-end.

La statue géante de la République, gardée par un lion, faisait pâle figure lundi après les déprédations subies durant le week-end.
La statue géante de la République, gardée par un lion, faisait pâle figure lundi après les déprédations subies durant le week-end.Image: Stefan Brändle

(Traduction et adaptation de l'allemand par Bastien Trottet)

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