«La prochaine fois, ils monteront jusque dans les appartements»
Après les émeutes du week-end, Paris tentait lundi de reprendre une vie normale malgré les nombreux dégâts enregistrés. Touristes et locaux racontent leur expérience d'une Ville lumière dévastée.
Saint-Germain-des-Prés, 12 heures 30
A la terrasse du café «Les Deux Magots», touristes et flâneurs ont repris leurs habitudes. Un couple de Néerlandais consulte la carte et grimace en découvrant les prix. Ont-ils entendu parler des émeutes? «Bien sûr. Hier, nous sommes même allés jusqu’à la place de la République avec des vélos de location», répond Tess, avant d’ajouter, presque déçue: «Mais ce dimanche matin, la place était pratiquement déserte».
Emeutes, violences, révolte? Rien de tout cela pour les deux agents de la police municipale. A vélo, ils débouchent du Jardin du Luxembourg dans la rue Bonaparte et font une fois de plus le même constat: tout est calme. Le quartier littéraire de Saint-Germain-des-Prés est bien loin de la place de la République, située dans un ancien quartier populaire. L’un des policiers plaisante même:
Ne craignent-ils pas que les jeunes traversent la Seine? Son collègue lève deux doigts croisés: «Nous espérons que tout ira bien». Tess et son mari comprennent les préoccupations des lycéens français. La Néerlandaise enseigne elle-même les langues. Elle lance:
Esplanade du Louvre, 13 heures 12
La rue Bonaparte se prolonge jusqu’à la Seine. Sur l’autre rive, la rive droite, des centaines de personnes sont massées dans la cour du Louvre. Elles ne font pourtant pas la queue: le plus grand musée du monde est fermé. Des étudiants en art en bloquent l’accès. Marie (21 ans) explique qu’elle agit par solidarité avec les élèves du secondaire, mais aussi avec les Gilets jaunes, qui ont manifesté contre la vie chère.
Ils ont bloqué l'accès au Louvre 👇
Cela justifie-t-il les déchaînements de violence du week-end? Une capuche blanche sur la tête et un foulard rose devant le visage, Elie intervient:
Comment la situation a-t-elle pu dégénérer à ce point en France?
Devant la pyramide de verre et l’entrée barricadée du Louvre, une banderole interpelle en anglais les visiteurs laissés dehors:
Personne, parmi les personnes présentes, ne veut toutefois expliquer qu’elle fait référence aux blessures aux yeux et aux mains subies par de jeunes manifestants. Une Australienne peste elle aussi en anglais, mais contre ce «putain de blocage».
Marie et Elie parviennent momentanément à calmer la visiteuse privée de Louvre et à lui expliquer que la grève profite également aux touristes si elle permet d’obtenir de meilleures conditions de travail.
Rue Etienne-Marcel, 14 heures 25
On comprend que l’on approche de l’épicentre des violences au crissement de plus en plus marqué sous les semelles. La rue Etienne-Marcel est jonchée d’éclats de verre. Dans le caniveau s’entassent des morceaux de carton balayés à la hâte, des emballages en plastique et des cintres tordus: les vestiges d’une nuit d’horreur.
Casquette de baseball vissée sur la tête et traits tirés par une nuit blanche, Assia raconte avoir fini par saisir elle-même une barre de fer pour défendre son magasin de chaussures, «Shinzo Running», aux côtés de trois vendeurs. Ils n’ont pas réussi à empêcher le pillage. Elle explique:
Amère, Assia réclame un couvre-feu nocturne:
Et cette prochaine fois ne surviendra pas dans un an, prévient-elle, mais peut-être dès cette semaine.
Rue de Turbigo, 15 heures 03
Le crissement sous les chaussures s’intensifie. Dans la rue de Turbigo s’amoncellent des vélos de location tordus et calcinés. Des employés municipaux sont en train de les évacuer. Les vitrines du bistrot «Le Week-End» ont été remplacées par des panneaux de bois, témoins du week-end de violences.
Même ceux qui n’aiment pas ce genre de métaphore doivent reconnaître que la rue semble ravagée par la guerre. Un homme âgé lance, en référence à la grande bataille de la Première Guerre mondiale:
Il tient le snack «Chez Pepito», quelques numéros plus loin, et a déjà repris le travail. Ses habitués viennent chercher leurs paninis de midi. Il y a quelque chose d’absurde à voir les clients retrouver leur quotidien, ou du moins tenter de le faire, au milieu de ce décor de dévastation.
Place de la République, 15 heures 45
Cœur géographique de la révolte, la place de la République ressemble, ce lundi après-midi, à un îlot de calme au milieu de la circulation qui recommence lentement à klaxonner tout autour. Un photographe amateur qui immortalise les slogans inscrits sur l’imposante statue de la République constate l'évidence:
«Ils», ce sont les fauteurs de troubles et les casseurs. Une rumeur circule: ils seraient en train d’attaquer le commissariat le plus proche pour «libérer» quelques personnes interpellées. C’est faux. Mais les policiers ont disparu, tout comme leurs adversaires.
Les dégâts, eux, sont toujours là. Pour Morgane, qui habite juste en face, le plus douloureux reste la dévastation du magasin de fleurs du boulevard de Magenta:
La vendeuse de vêtements allume une cigarette fine après l’autre. Sur son téléphone, elle montre des photos de flammes et de nuages de fumée. Elle raconte les cris et les sirènes des pompiers. Puis elle montre son chien, dont les quatre pattes sont protégées par des chaussettes bleues. «A cause des éclats de verre», explique Morgane. Lui aurait assurément aussi beaucoup de choses à raconter sur son week-end.
(Traduction et adaptation de l'allemand par Bastien Trottet)
