«Pendez-moi, tuez-moi!»: Avec les soldats russes emprisonnés en Ukraine
«Rassemblement!» Le cri fend le silence. Un brouhaha s'élève des étages; les escaliers s'emplissent de visages venus des quatre coins du monde, certains marqués de cicatrices: Egyptiens, Chinois, Camerounais… Tous soldats de Moscou.
Ils ont signé «pour la liberté», «pour travailler» ou «par contrainte», avant d'être capturés sur le front ukrainien et détenus dans un lieu secret de l'ouest de l'Ukraine.
Une immersion carcérale unique
Ici, pas de verdict, pas de peine. Seule l'attente incertaine d'un échange, le dernier domaine de coopération entre Moscou et Kiev depuis le début de l'invasion russe en 2022.
Nous avons pu passer une journée au sein de cette prison hors du commun et s'entretenir, à l'écart des gardes, avec ces détenus happés par la promesse d'une vie nouvelle, hantés par les cauchemars du front.
Tous leurs prénoms ont été modifiés conformément aux Conventions de Genève, qui interdisent d'exposer les prisonniers de guerre à la «curiosité publique».
Un monde à part
Les murs blancs, le sol beige; le bâtiment a conservé de l'Union soviétique son style austère. Par une lucarne, on remet aux nouveaux arrivants quelques effets: chemise, veste, pantalon, blouson, le tout d'un bleu indigo. Brosse à dents, savons, serviettes. C'est à peu près tout.
Dans l'escalier, Eric, un Togolais, la trentaine, discute avec un Nigérian et un Chinois. Dans cette improbable tour de Babel, le russe hésitant est roi. Eric ne maîtrisait pas la langue avant son incarcération; il s'est perfectionné en prison.
Avec son codétenu nigérian, ils assurent avoir été séduits par «l'idéologie» et «l'histoire» de la Russie, le Kremlin ayant fait de la glorification du passé soviétique une politique d'Etat.
Tous deux ont d'ailleurs pris les armes «au nom de la liberté» des habitants russophones d'Ukraine, un prétexte invoqué par des séparatistes prorusses pilotés par Moscou pour déclencher le conflit dans l'est de l'Ukraine en 2014, prélude à l'offensive de grande ampleur huit ans plus tard. Eric avoue cependant:
Tous attirés par les mêmes promesses
Une raison plus personnelle a poussé ce jeune médecin à quitter Lomé, un an avant la guerre: se former en neurochirurgie. Le Canada était «trop cher», la France l'a refusé. «Je ne connaissais rien à l'histoire de France», dit-il, amer.
Puis il a découvert l'université de Moscou, «abordable», et la promesse d’un passeport russe après le service militaire. «J'ai eu le tuyau sur les réseaux sociaux», explique-t-il.
Selon l'Institut français des relations internationales (Ifri), des offres russes inondent les plateformes d'Afrique francophone, promettant «environ 2300 euros à la signature du contrat, un salaire mensuel de 2300 à 2500 euros» et «l'obtention d'un passeport russe».
L'Ifri ajoute que, depuis novembre, tout homme étranger de 18 à 65 ans doit s'engager dans l'armée pour obtenir un permis de séjour ou une naturalisation.
Des ressortissants africains présents assurent avoir été enrôlés de force, attirés par des offres civiles trompeuses. Eric assène, rejetant la faute sur leur mauvaise maîtrise du russe:
Pourtant, plusieurs pays, comme le Togo, ont déconseillé à leurs citoyens de se rendre en Russie. Eric, adossé au mur, assure:
Un «choix personnel» qu'il n'a pas voulu partager avec sa famille. Par un coup de téléphone, son père apprendra son enrôlement et sa détention en même temps. En riant, Eric dit:
De l'Italie à la Sibérie, puis l'Ukraine et la prison
En rang serré, les détenus attendent le déjeuner, mains dans le dos et têtes baissées, toisés par les portraits d'Ukrainiens célèbres sur les murs de l'allée.
Dans le réfectoire, ils s'assoient par quatre, mangent, se lèvent de concert: «Merci pour le repas», en ukrainien. Seules paroles brisant un silence monacal qui ralentit le temps. L'après-midi, moyennant de petits émoluments, certains travaillent à la confection de chaises.
Avant l'atelier, Giuseppe interpelle l'AFP. Il aimerait téléphoner à sa femme, avec qui il vivait en Russie depuis huit ans. Sans maîtriser la langue, ce pizzaiolo a quitté sa Campanie natale pour la suivre aux portes de la Sibérie.
Avec son salaire, c'était «impossible» de vivre en Italie, «car les prix ont explosé».
Une publicité à la télévision promettant un emploi de cuisinier l'a convaincu de partir au front. Il assure avoir «seulement préparé le repas» pour l'armée russe. Un obus l'a finalement privé de quatre orteils et de sa liberté.
Plusieurs rapports évoquent des civils ou des militaires quittant leur pays pour rejoindre les rangs russes ou ukrainiens, attirés par des soldes attractives. Mais des médias italiens ont affirmé que Giuseppe avait fui son pays pour éviter un procès pour viol sur mineur.
A la recherche d'un avenir meilleur
Wediwela, un Sri-Lankais, voulait quant à lui «seulement travailler». Dans la chambre qu'il partage avec ses compatriotes, il a le sourire facile et l'anglais hésitant. Il nous tend son journal intime, un petit calepin noirci au stylo.
Il y condamne les «destructions» de la guerre, «la ruine de l'avenir des enfants» mais accuse l'Ouest d'avoir commencé la guerre, jaloux de la «réussite russe».
Pour échapper à «la crise politique» et «économique» du Sri Lanka, «un grand nombre de personnes sont parties dans l'espoir d'un emploi à l'étranger», écrit-il. Il conclut:
Suivre un drone pour quitter le front en vie
A l'heure de la promenade, une foule s'amasse dans la cour; jeunes, vieux, sveltes ou bedonnants, tous tête rasée. Certains fument, quelques-uns discutent. Beaucoup restent debout en silence.
Aux fenêtres, des visages glabres jettent quelques regards curieux aux journalistes. Dans l'enceinte, l'arrivée d'une nouvelle personne est un événement.
Aziz, un détenu ouzbek, s'approche, mal à l'aise dans son pantalon rapiécé: «On m'a contraint à signer». Il raconte avoir été victime d'un coup monté par des policiers russes qui l'ont accusé de trafic de drogue. Se voyant alors promettre «un emploi de chauffeur», il glisse tout bas:
Pour échapper au combat, il a piétiné des «pétales», nom poétique donné aux petites mines qui constellent le front. «J'ai entendu dire que les blessés graves étaient renvoyés en Russie», dit-il, «mais elles n'ont pas explosé».
Il a donc pris la «seconde option»: lever les bras devant un drone qui l'a conduit jusqu'aux soldats ukrainiens. Il regarde autour de lui. Sa voix se fait murmure. Il avoue:
Une attente interminables et de faibles espoirs
A en croire un rapport du Conseil de l'Europe, cet établissement traite généralement les détenus conformément aux Conventions de Genève. Mais l'un d'entre eux a fait état des saillies racistes de certains gardiens.
Côté russe, les Nations unies dénoncent le recours à des tortures systématiques et des exécutions extrajudiciaires de prisonniers ukrainiens. Le centre ukrainien pour les prisonniers de guerre estime que 7% des détenus sont étrangers, originaires de 40 pays différents. Selon Petro Iatsenko, le porte-parole de cette organisation:
Ils peuvent ainsi rester captifs «des mois ou des années».
Aziz est l'un des rares à refuser un échange, par peur de représailles. Les autres placent leurs espoirs dans le plan américain pour mettre fin au conflit qui prévoit la libération totale des prisonniers.
Giuseppe veut retourner en Russie. Tout comme Eric, qui lance à nouveau dans un rire: «Quand je l'ai dit à mon père, il m'a encore insulté».
Wediwela espère, pour sa part, rentrer au Sri Lanka et y retrouver sa famille, malgré ses espoirs qui s'amenuisent. Dans son journal, il confie:
