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L'un des derniers clichés pris par Max Levin sur le front ukrainien, en mars 2022.
L'un des derniers clichés pris par Max Levin sur le front ukrainien, en mars 2022.image: Max levin
Portrait

Cet Ukrainien combattait Poutine sans arme, Max Levin est tombé au front

A travers ses yeux, le monde a découvert avec effroi les horreurs de la guerre en Ukraine – mais aussi, la terrifiante photogénie des champs de bataille. Portrait d'un homme constamment sur le front, muni pour seule arme de son appareil photo et décédé au cours de l'invasion russe.
09.04.2022, 08:0609.04.2022, 09:04
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Il est de ces êtres qui nous touchent, sans jamais les avoir rencontrés. Des humains auxquels on s'attache de manière totalement spontanée et inexplicable. Que ce soit par leurs actes, leur création, leur passion, leur engagement ou même, par le simple fait de leur existence. Pour moi, Max Levin appartient à cette catégorie. Retour en images sur le parcours de cet Ukrainien, habitué des champs de bataille, dont les mains n'étaient pas tachées de sang.

Un soldat ukrainien sur la base militaire de Vasylkiv, en février 2022.
Un soldat ukrainien sur la base militaire de Vasylkiv, en février 2022.image: facebook

Tout est affaire d'images. Justement, c'était le champ d'action de Max Levin. Ce photojournaliste chevronné d'origine ukrainienne a collaboré avec les plus grands. Ses reportages ont été publiés dans les prestigieux Time, Wall Street Journal, Elle, ou encore Vatican News. Il a également travaillé régulièrement avec Reuters, la BBC ou encore l'Associated Press (AP). Bref, des monstres.

Les débuts

Mais permettez-moi de rembobiner un petit peu. Maksym Ievhenovytch Levine (Максим Євгенович Левін), de son nom complet, est né le 7 juillet 1981 à Boïarka, petite ville dans l'oblast de Kiev.

Rapidement, l'adolescent trouve sa voie. A quinze ans, c'est décidé: il sera photographe. Il adhère à un club et commence à immortaliser le monde au travers de son «Kiev 19».

Max Levin, en janvier 2020.
Max Levin, en janvier 2020.image: facebook

Pour faire plaisir – et surtout, rassurer – son père, Max mène à bien des études en ingénierie des systèmes informatiques à l’Institut polytechnique de Kiev.

Diplôme en poche, il peut enfin se consacrer corps et âme à sa passion: «Après mes études, je voulais être photographe. Mais à l'époque, ce n'était pas tant pour la paix mondiale que par vanité», plaisante-t-il en 2016 dans une interview pour Pravda.

Le photographe

A l'âge de 25 ans, le jeune Max réalise son rêve et devient donc photojournaliste. Il vit de mandats pour l'Etat et de piges pour des publications ou des agences de presse. Au fil de ses collaborations pour le magazine Pension, l'agence Unian, ou Gazeta 24, il affûte son regard et ses prises de vue.

image: facebook de max levin

En 2010, il entame une collaboration de longue date avec le site web ukrainien d'informations LB.ua, auquel il se consacre plus de dix ans. Puis il se fait définitivement un nom et une réputation en collaborant avec Focus, Profil, Ukrainian Week, puis Reuters à partir de 2013, ainsi que l'Associated Press et la BBC.

Il se forge, au fur et à mesure des collaborations, une solide réputation. Pour detector media, la journaliste Nastya Stanko se souvient de leur première rencontre, alors qu'elle débute dans le milieu: «Max avait acquis la réputation d'être un photographe cool avec un regard et une perspective particuliers».

Quel que soit leur sujet, les photos de Max Levin ont quelque chose de particulier.
Quel que soit leur sujet, les photos de Max Levin ont quelque chose de particulier. image: keystone

Quand les reporters se disputent à propos de la photo, lui, il choisit de confier le reportage à ceux qu'il considère comme les meilleurs. «Il n'a rien à prouver. Il a parfois des principes un peu improbables, mais il est talentueux. En tout», raconte Stanko.

En plus du journalisme, il a créé des dizaines de projets photo et vidéo pour des organisations humanitaires, telles que l'OMS, l'ONU, l'Unicef, l'OSCE, et l'ONU Femmes.

«C'est Levin tout craché: sombre, calme, sarcastique, mais toujours là quand on a besoin d'aide», évoque pour sa part Anton Skyba, photojournaliste et producteur de médias.

Le reporter de guerre

En 2014, la vie de Max Levin bascule, en même temps que son pays tout entier, dans la guerre du Donbass.

En août 2014, un soldat sur le front du Donbass.
En août 2014, un soldat sur le front du Donbass.image: facebook

Au mois d'août, le photographe échappe de peu au massacre d’Ilovaisk, ville du sud-est de l'Ukraine encerclée par les forces russes. Des centaines de militaires ukrainiens périssent en quelques jours dans ce qui reste ancré dans le langage et les médias ukrainiens comme la «chaudière». Accompagné de trois autres journalistes, Max parvient tout juste à effectuer une percée et à s'échapper.

L'opération le marque jusque dans sa chair. Dès lors, la plupart de ses projets documentaires seront consacrés à la guerre en Ukraine.

«Chaque photographe ukrainien rêve de prendre la photo qui arrêtera la guerre»
Max Levin à Lb.ua
image: facebook

La même année, il fonde avec son collègue Markiyan Liseyko «After Ilovaisk», un projet documentaire multimédia qui cultive la mémoire de la tuerie.

La bataille d’Ilovaisk reste l'une des plus grandes opérations militaires de l'Ukraine indépendante et constitue un tournant de la guerre ukraino-russe. Mais aussi et surtout, l'une des plus grandes tragédies de l'armée ukrainienne moderne. «Il y avait des gars à Ilovaisk avec lesquels je suis devenu ami, certains sont morts ou ont été portés disparus», se souvient Max à Lb.ua.

«Je me souviens de ceux qui ne sont pas revenus. Chacun d'entre eux. Quelques petits détails restent imprégnés dans ma mémoire»
Max Levin

«Cette histoire nous a unis pour toujours. Et maintenant, c'est mon obligation intérieure de parler des survivants d'Ilovaisk», affirme le photographe.

«Personne n'a été puni pour la mort de nos frères. Un an s'est écoulé», écrit Max sur sa page Facebook le 11 août 2015.
«Personne n'a été puni pour la mort de nos frères. Un an s'est écoulé», écrit Max sur sa page Facebook le 11 août 2015.image: facebook

En octobre 2014, un mois après avoir réchappé de la mort, Max est profondément affecté par le décès de Viktor Gurnyak, un «ami, collègue et volontaire du bataillon Aidar», tué dans une bataille au 31e checkpoint.

Le 27 août 2014.
Le 27 août 2014.image: facebook

«Nous ne pouvons pas changer l'histoire, mais nous pouvons en prendre conscience, en tirer des conclusions et continuer à vivre en utilisant cette expérience», affirme le photographe, Il se donne pour mission ultime d'exposer la vérité aux yeux du monde.

Le passionné

Sur la ligne de feu, dans les tranchées et dans les villages ukrainiens, sur les sommets des Carpates, Max sillonne son pays. Partout, il trouve le moyen de capter la vie, les émotions, qui lui permettent de donner un visage à un conflit qui n'en a pas.

«Juste un homme cool», décrit Max. Près de Dzerjinsk, un soldat du 17e bataillon, le 17 juillet 2015.
«Juste un homme cool», décrit Max. Près de Dzerjinsk, un soldat du 17e bataillon, le 17 juillet 2015.image: facebook

«Avec ses remarques cyniques, il est toujours pertinent et très réfléchi», note Alina Sheremeta, journaliste à la télévision de Toronto.

«Peu de photo-journalistes dans le pays travaillent si dur sur des histoires d'enfer, se rendent aussi délibérément dans des endroits qui font frissonner tout le monde»
Alina Sheremeta

«Il veut être là où la vraie histoire est écrite – et il l'a écrite, à son avis, pendant la guerre», se souvient Katerina Goncharova, productrice d'ICTV, qui l'a bien connu.

«Il a tout vu de la guerre en noir sur blanc»
Volodymyr Zelensky, en décembre 2019.
Volodymyr Zelensky, en décembre 2019.image: facebook

Et quand il n'est pas sur le front, il s'ennuie: «Nous allions souvent à divers congrès de parti, réunions du Conseil, à des entretiens avec des politiciens. J'ai l'impression que tout cela accablait Max, cela lui paraissait secondaire et mesquin», se souvient Katerina Goncharova.

Les prises de vue «laïques» ne sont définitivement pas son thème de prédilection. Pourtant, même les photos prises loin du front revêtent un caractère très particulier.

La guerre n'est pas le seul sujet de photographie de prédilection de Max.
La guerre n'est pas le seul sujet de photographie de prédilection de Max.image: instagram

Couples, instants, expressions. «Même à partir d'une interview dans une salle blanche, il est capable de faire de l'art» affirme Katerina Goncharova.

L'être humain

Mais il n'y a pas que la guerre. Il y a aussi et surtout sa femme, la journaliste Inna Varenytsia.

Son épouse, Inna Varenytsia, est journaliste pour l'Associated Press et MediaPort.
Son épouse, Inna Varenytsia, est journaliste pour l'Associated Press et MediaPort.image: facebook

Ils sont parents de quatre enfants, «des petits gars espiègles qui lui ressemblent beaucoup».

Max et l'une de ses quatre enfants, le 12 mai 2020.
Max et l'une de ses quatre enfants, le 12 mai 2020.photo: instagram

«L'amour de Maxim pour ses enfants m'a toujours étonné et ravi. Je n'ai jamais vu des hommes aimer autant leurs enfants», raconte Anton Skyba, très proche du couple Levin.

«Je pense que si tout le monde élevait et aimait ses enfants ainsi, notre monde serait bien meilleur. Maxim a vécu avec eux et pour eux»
Anton Skyba

Dans la cuisine familiale qui donne sur Arsenalnaya, station de métro de Kiev, Max cuisine. Sa spécialité: les gâteaux au fromage. «Il les fait de toutes les manières: frits à la poêle, cuits au four», s'amuse Anton Skyba.

«Chaque fois que Maxim préparait le petit-déjeuner, c'était des gâteaux au fromage. Et il y avait toujours du cacao sur la table.»

Inna dans leur cuisine, en 2018.
Inna dans leur cuisine, en 2018.image: Facebook

Décrit comme« intransigeant, parfois vif et têtu», Max aime l'aventure. Il passe de longues heures dans la nature. Entre les photos de soldats, il partage sur les réseaux sociaux quelques bribes de ses passes-temps.

Une sortie en vélo entre copains.
Une sortie en vélo entre copains.image: facebook

«Taquin, joyeux et sincère», évoque pour sa part une autre amie, Tetyana Kohutych, journaliste à Ukrinform. «Et surtout, très talentueux.»

Au-delà de la photographie, il a besoin de faire usage de ses doigts. Alors, il fabrique des objets. Il aime le bois. L'un de ses derniers posts Instagram le montre avec l'une de ses créations:

«Nous sommes nés créateurs, mais les gens ont arrêté de créer (pas tous, bien sûr). Créez en dehors du monde virtuel»
«Créez en dehors du monde virtuel», suggère Max sur son compte Instagram, avec une horloge en bois qu'il a fabriquée lui-même.
«Créez en dehors du monde virtuel», suggère Max sur son compte Instagram, avec une horloge en bois qu'il a fabriquée lui-même.image: instagram

Le disparu

Le 24 février 2021, la guerre fait son retour brutal dans le quotidien de Max Levin. La Russie envahit l'Ukraine. Max est alors l'un des rares photo-journalistes présents sur place pour offrir au monde des images du conflit et témoigner de ce qui s'y passe.

Borodyanka, le 3 mars 2022, par Max Levin.
Borodyanka, le 3 mars 2022, par Max Levin.image: facebook

Le 13 mars, flanqué de son collègue et ami de longue date, le militaire et photographe Oleksiy Chernyshov, Max se rend dans le village de Guta Mezhyhirska, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Kiev, pour photographier les suites des hostilités. Il laisse sa voiture près du village de Guta Mezhyhirska et se dirige vers le village de Moshchun.

C'est la toute dernière fois que Max Levin donnera de ses nouvelles.

On apprendra par la suite que des combats ont commencé dans la zone où devait se trouver le photographe. L’ONG française Reporters sans frontières donne l'alerte une semaine plus tard.

Quant à Inna, sa femme, elle poste un message sur Facebook: «Oui, Max a disparu directement dans la zone de combat. Nous espérons qu'il est vivant, blessé ou en captivité. Tout ce qui est actuellement connu, nous l'avons déjà déclaré publiquement aujourd'hui.»

Elle ajoute une petite anecdote: «Un journaliste de la télévision tchèque m'a contactée aujourd'hui, pour savoir si on pouvait l'interviewer lorsqu'il sera retrouvé. Max, j'espère que tu répondras toi-même à toutes ses questions stupides.»

La fin

Le 1er avril 2022, après de longues recherches, la police ukrainienne retrouve le corps sans vie de Max Levin, près du village de Guta Mezhyhirska.

Selon l'enquête préliminaire du parquet général, Max a été tué par des militaires des forces armées russes, par deux tirs d'armes légères. Il a été touché par un éclat d'obus à la tête. Selon Reporters sans frontières (RSF), le journaliste n'était pas armé et portait une veste siglée «presse».

Le sort de son camarade Oleksiy Chernyshov n'a pas encore été déterminé.

«Oui, encore des funérailles. 4 ans de guerre» écrit Max en 2017.
«Oui, encore des funérailles. 4 ans de guerre» écrit Max en 2017.image: facebook

Max Levin est le sixième journaliste à périr dans le conflit depuis le début de l’invasion russe fin février.

image: facebook

Dimanche, le président Volodymyr Zelensky lui a décerné l'ordre du Courage à titre posthume.

«Même si ton arme était un appareil photo»
Son épouse, Inna Varenytsia, dans un message sur les réseaux sociaux

«Tu ne cherchais pas de récompense, tu n'aimais pas l'administration. Tu aimais et respectais infiniment les "vrais gens". Aujourd'hui, notre Ukraine n'est défendue que par de vrais gens, dont tu as raconté les histoires. Maintenant, plus que jamais, nous devons faire face – pour nous-mêmes et pour toi.»

Les funérailles ont eu lieu lundi dernier, le 4 avril 2022.

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Les Ukrainiens attaquent les Russes avec des drones tueurs à 100 francs
Avec de simples drones et de vieux obus soviétiques, une unité ukrainienne fait la chasse aux chars russes et avec succès. Les imprimantes 3D y jouent un rôle important.

La bombe apparaît brièvement sur l'image, puis elle tombe pendant quelques secondes et elle s'écrase au milieu des soldats russes. Des images comme celles-ci sont apparues à plusieurs reprises au cours des dernières semaines. Dans une autre vidéo, l'obus tombe à travers le toit ouvrant d'une voiture remplie de soldats russes, mais la plupart du temps, ce sont des chars de combat ou des transports de troupes que l'unité ukrainienne Aerorozvidka (reconnaissance aérienne) prend pour cible avec ses drones.

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