J'ai rencontré deux déserteurs enrôlés de force dans l'armée russe
L'armée ukrainienne manque d'effectifs. Il lui arrive donc d'employer des méthodes brutales pour maintenir sous contrôle des combattants ennemis tout juste capturés. Lorsqu'il n'y a personne pour surveiller les deux mercenaires bangladais, ceux-ci sont, faute de centre de détention, enchaînés dans une cave.
Le bras gauche de Kamrul, 37 ans, est attaché par une menotte au bras droit de son compagnon d'infortune, Suman, un peu plus âgé. Les Ukrainiens leur ont également passé une chaîne autour du cou, fermée par un cadenas. Une extrémité est fixée au mur, l'autre est attachée à leur pied au moyen d'un second cadenas.
Dima, le commandant, se méfie des deux hommes. Cette défiance tient toutefois principalement aux difficultés de communication. Dima ne parle que peu l'anglais, tandis que Kamrul, qui s'exprime au nom des deux Bangladais, a un accent si prononcé qu'une grande partie de ses propos reste difficile à comprendre. Dima croit ainsi comprendre que les Russes ne leur auraient jamais fourni d'uniforme. En réalité, les deux Bangladais portent simplement les vêtements civils qu'ils avaient lorsqu'ils ont été capturés.
Au fil d'un entretien plus approfondi, il apparaît pourtant qu'ils ont bien reçu un uniforme, un casque, un gilet pare-balles, un fusil d'assaut et des munitions, de l'autre côté de la ligne de front, située à environ 80 kilomètres de là. Si leur récit est exact, Kamrul et Suman étaient partis au départ en Russie comme migrants économiques. Pour financer ce projet, Kamrul et son épouse, Nazmin, se sont lourdement endettés. Il explique avoir versé l'équivalent d'environ 5500 francs à une «agence de voyage», qui lui a permis d'obtenir un vol vers la Russie ainsi qu'un contrat de travail temporaire comme ouvrier du bâtiment.
De faibles chances de survie dans la guerre en Ukraine
Une fois son contrat arrivé à échéance, Kamrul s'est rendu à Moscou, début mars, pour chercher un nouvel emploi. Avec Suman, qu'il ne connaissait pas encore bien et qui deviendra plus tard son compagnon de captivité, il y rencontre un passeur ouzbek. Celui-ci leur promet de les faire passer clandestinement en Italie. «L'itinéraire devait d'abord passer par la Lettonie, la Lituanie et la Pologne», raconte Kamrul. Le prix demandé s'élevait à environ 6500 francs par personne, dont la moitié devait être payée avant le départ. Le passeur leur présente un contrat rédigé en russe, dont ils ne comprennent pas le contenu:
Ils découvrent ensuite qu'il s'agit en réalité d'un contrat d'un an avec l'armée russe. Kamrul et Suman sont d'abord envoyés dans un camp à Toula, au sud de Moscou. «Nous n'y sommes restés que peu de temps avant de repartir.
Les deux Bangladais suivent ensuite 35 jours de formation militaire. «Nous avons reçu un entraînement au tir. Il y avait aussi des Péruviens, qui étaient en plus formés au maniement des explosifs.» Selon le contrat, ils devaient recevoir une prime d'engagement équivalant à près de 21 000 francs chacun. Ils affirment ne l'avoir jamais touchée. En revanche, leur solde mensuelle de 2100 francs a bien été versée sur un compte bancaire russe. Ils en ont envoyé une partie à leurs familles restées au Bangladesh.
Plus tard, un pick-up les conduit en Ukraine avec sept autres mercenaires. «Nous avons été installés dans un bunker souterrain recouvert de troncs d'arbres», poursuit Kamrul. L'endroit s'appelait Ridkodoub, un village-rue ukrainien situé sur la ligne de front. Il ajoute:
Une mission à l'aube se transforme en désertion
Le chef du groupe est un Péruvien dont le nom de guerre est «Gato» («Chat»). Il ordonne à Kamrul et Suman d'infiltrer les zones contrôlées par l'Ukraine. Ils doivent partir à six heures du matin. Craignant pour leur vie, ils prennent toutefois la fuite dès trois heures, vêtus de leurs habits civils. Ils abandonnent leurs armes, leurs uniformes ainsi que leurs papiers d'identité. Ils savent simplement qu'ils doivent marcher vers l'ouest.
Les bandes boisées leur offrent une protection à la fois contre les drones ukrainiens et contre une arrestation par les Russes. Les déserteurs risquent des châtiments particulièrement sévères. Après 11 heures de marche, ils sont interceptés par deux soldats. Dans un premier temps, ils ignorent s'il s'agit de Russes ou d'Ukrainiens
Après les premiers jours de captivité, la méfiance de Dima s'estompe et la situation des deux Bangladais s'améliore. Les chaînes sont retirées et les prisonniers peuvent désormais se déplacer plus librement. Tous deux veulent à tout prix éviter d'être transférés dans un camp officiel de prisonniers de guerre ukrainien. Ils craignent en effet d'être échangés contre des prisonniers ukrainiens détenus en Russie.
Comme Dima le racontera plus tard, ce transfert vers une prison n'a finalement pas pu être évité. Entre-temps, les autorités ukrainiennes ont informé le Bangladesh, et Kamrul a pu téléphoner au moins à deux reprises à son épouse. Il existe désormais un espoir que l'odyssée de ces deux migrants économiques connaisse finalement une issue favorable. (trad. hun)
