«Merde, le gringo filme!»: j'ai visité une favela
La mer d'un bleu profond vient lécher une plage de sable blanc. Entre les deux, des gratte-ciel, des rochers et des collines se dressent au milieu d’une végétation luxuriante. La vue panoramique sur Ipanema, Leblon et le Pain de Sucre est si impressionnante que je ne sais plus où pointer mon appareil photo.
Heureusement, je n'ai pas besoin de jouer des coudes pour prendre une bonne image. Sur la terrasse du restaurant Monte Arvrão, à Vidigal, les touristes sont encore peu nombreux. Mais plus l'heure avance, plus les gens montent les escaliers et s'installent aux tables.
Vidigal n'est pas un quartier comme les autres dans la ville la plus célèbre du Brésil. C'est l'une des plus de 700 favelas que compte Rio de Janeiro. Ces quartiers, le plus souvent construits illégalement, font autant partie de Rio que Copacabana ou la caïpirinha. Près de 25% des habitants y vivent. Si ces quartiers pauvres sont désormais presque aussi connus que le carnaval ou le Christ rédempteur, ils le doivent surtout aux réseaux sociaux. Les influenceurs y vantent des visites de favelas, longtemps associées uniquement à la violence, à la criminalité et à la pauvreté.
La favela est plus populaire que la statue du Christ Rédempteur
Sur Instagram et TikTok, les vidéos filmées par des drones qui survolent les favelas ou celles montrant des touristes parcourant leurs ruelles en moto-taxi donnent envie de découvrir cet univers à part. Selon l'annuaire statistique du tourisme de la ville de Rio, près de 350 000 voyageurs ont visité Vidigal en 2025. Le quartier attire donc davantage de touristes que des sites majeurs comme le Christ rédempteur ou l'escalier Selarón.
Ceci dit, il vaut mieux éviter de s'y aventurer seul et partir à la découverte avec un guide local, et non seul. Mon mari et moi avons donc rendez-vous avec Ana Lima sur la place principale de Vidigal, porte d'entrée de la favela. Cette femme de 49 ans accompagne des touristes dans son quartier depuis 2010.
Elle est née et a grandi ici et fait partie des quelque 30 000 habitants de Vidigal. Son sourire lumineux et sa chaleur dissipent rapidement nos doutes. Avant notre venue, plusieurs personnes nous avaient en effet déconseillé cette visite.
«Le week-end, il y a souvent de longues files d'attente», explique Ana en désignant un emplacement réservé aux motos. Plus de 200 motos-taxis transportent touristes et habitants sur l'unique route de Vidigal, du bas de la favela jusqu'à sa partie haute.
Le trajet de cinq minutes en moto jusqu'au belvédère du restaurant Monte Arvrão est déjà une aventure en soi. Le long de l'artère principale, très animée, on voit défiler habitants, commerces, bars, salons de coiffure, chiens errants, voitures de collection et montagnes de déchets. Le vent qui s'engouffre dans nos cheveux a un parfum de liberté.
Soudain, le chauffeur du moto-taxi nous fait signe. «A partir d'ici, plus de vidéos», lance-t-il en portugais. Nous entrons dans le secteur de la favela où vivent les barons de la drogue et autres trafiquants. Révéler l'emplacement de leurs repaires est strictement interdit: c'est une règle non écrite à Vidigal. Je range mon téléphone dans ma poche, partagée entre un sentiment d'inquiétude et une certaine excitation.
Une fois arrivés au restaurant, nous sirotons une caïpirinha face à une vue imprenable sur les plages de Rio. Nous commandons quelques spécialités brésiliennes, comme la feijoada, un ragoût de haricots, ou la moqueca, un ragoût de poisson. A Vidigal, le spectacle ne se limite pas au panorama: l'assiette vaut elle aussi le détour.
«Les bars, les clubs et les restaurants attirent de nombreux touristes à Vidigal», explique Ana. Mais ce n'est pas la seule raison. «Les gens viennent aussi pour la nature, la culture et la gastronomie.» Parmi les lieux les plus prisés figure la petite plage de Vidigal, bien moins fréquentée que Copacabana. «Quand je vais nager, je croise souvent des tortues marines», raconte Ana, qui se baigne presque chaque matin. Depuis 1974, les habitants de Vidigal partagent cette baie avec les clients du luxueux hôtel Sheraton. Ici, pauvreté et opulence se côtoient.
Outre les visites guidées de Vidigal, les randonnées vers le Morro Dois Irmãos, la montagne qui domine la favela, rencontrent un franc succès. Cette marche d'une heure et demie, sous un climat tropical, est exigeante, surtout les 500 derniers mètres, particulièrement raides. Mais au bout de l'effort, un panorama spectaculaire s'offre à nous.
A la mi-avril, quelque 200 touristes sont restés bloqués au sommet alors qu'ils attendaient le lever du soleil. En cause, selon les médias brésiliens: une vaste opération de police menée dans la favela contre le gang de trafiquants Comando Vermelho.
«Merde, le gringo est en train de filmer!»
Mon mari et moi garderons nous aussi un souvenir mouvementé de l'ascension du Morro Dois Irmãos. Nous avons bien failli ne jamais atteindre le sommet... à cause de ses lunettes de soleil. Dès le départ du sentier, elles attirent l'attention de deux hommes. «Merde, le gringo est en train de filmer!», crient-ils, furieux, alors que nous passons devant eux. Pendant un instant, on s'est dit que ça allait mal finir. Pris par notre envie de découvrir les lieux, nous avions complètement oublié que mon mari portait des lunettes de soleil avec caméra intégrée.
Allions-nous réussir à quitter la favela sains et saufs malgré cette entorse aux règles? Ana entame alors une discussion avec les deux gardiens, toujours furieux. Finalement, ils nous ont laissé repartir, mais nous avons dû leur prouver que nous n'avions rien filmé.
Pour nous remettre de nos émotions, Ana nous emmène dans un atelier d'artisanat. Elle tient à nous montrer l'autre visage de la favela. «Ce que beaucoup de touristes retiennent avant tout, c'est la chaleur des habitants», explique-t-elle. Nous en faisons nous-mêmes l'expérience lorsque les propriétaires de l'atelier nous accueillent par une chaleureuse accolade.
Selon Ana, Vidigal recèle un immense potentiel et son travail avec les touristes contribue à soutenir les nombreux projets sociaux du quartier. Elle évoque des ateliers de capoeira, de boxe ou de football, mais aussi des cours de peinture, de langues, des projets d'agriculture urbaine et des activités sportives destinées aux enfants et aux adolescents.
«Le tourisme renforce notre communauté. Il crée des emplois, génère des revenus et, surtout, il valorise notre culture», résume Ana. Elle se souvient de la visite du pape Jean-Paul II en 1980. «C'est grâce à lui que Vidigal a eu l'électricité. Lors de sa visite, la municipalité nous a enfin raccordés au réseau électrique de Rio.» Par la suite, d'autres célébrités ont fait le déplacement, parmi lesquelles le rappeur Kanye West, l'acteur Will Smith ou encore le réalisateur Spike Lee. Le footballeur David Beckham aurait même possédé une maison à Vidigal pendant quelque temps.
Cet afflux de visiteurs n'a pas toujours été bien vécu par les habitants de la favela. Dans les années 1990, les touristes étaient conduits dans les ruelles à bord de véhicules blindés par des guides extérieurs à Vidigal. Les habitants ne retiraient rien de cette pauvreté érigée en attraction touristique.
Aujourd'hui, les habitants ont repris le tourisme en main. Ana ne se contente pas d'aider les autres: grâce aux revenus de son activité, elle a pu acheter une maison, dont elle loue aussi des chambres sur Airbnb.
Nous ne regrettons pas d'avoir tenté l'aventure et et de nous être fait notre propre idée de la favela. La criminalité n'est qu'une des nombreux facettes de la favela. Sa nature spectaculaire, les les sensations fortes et la chaleur de ses habitants éclipsent largement ses zones d'ombre. Une chose est sûre: nous reviendrons... mais avec des lunettes de soleil normales. (trad.: mrs)
Visites guidées: Ana Lima organise, sous l'appellation «Trilha Dois Irmãos», des visites guidées de la favela ainsi que des randonnées sur la montagne du même nom, en portugais, espagnol, anglais et français. Comptez environ 25 francs par personne. Contact: trilha2irmaos@gmail.com.
Hébergement: Ana Lima loue également des chambres avec vue sur la mer dans sa maison de Vidigal, à partir de 55 francs la nuit. Ceux qui préfèrent séjourner en dehors de la favela peuvent trouveront des hôtels en ville ou en bord de mer.
