«C'est une contrevérité grave»: la justice française accusée après Trappes
Me Yassine Bouzrou, l’avocat de la famille de Pengo Bossio Wango, le jeune homme de 26 ans tué vendredi dans l’attentat de Trappes, a provoqué un tollé en laissant entendre que la justice française aurait tendance à psychiatriser les crimes d’extrême droite pour éviter d’avoir à nommer l’idéologie derrière de tels actes. Le point le plus polémique de sa déclaration, transmise dimanche à l’Agence France Presse, est lorsqu’il affirme que:
Les propos de l'avocat font suite à la décision, samedi, du Parquet national anti-terroriste (PNAT), de suspendre la garde à vue de Kevin T., 39 ans, le suspect de l’attaque, qui a fait un mort et cinq blessés par balles, dont une enfant de 12 ans, atteinte grièvement. Cette suspension, qui a pris fin ce lundi après-midi, la garde à vue reprenant, a été ordonnée à des fins d’expertise psychiatrique sur l’auteur présumé de l’attentat, sous traitement pour schizophrénie, a indiqué à l’AFP une source proche de l'enquête.
«C'est une contrevérité grave»
Deux poids, deux mesures? «C'est totalement inexact», «c'est une contrevérité et c'est une contrevérité grave», a réagi ce lundi sur Franceinfo l’ancien patron du PNAT, Jean-François Ricard. «En aucun cas il y a une manière de traiter les affaires de terrorisme de manière différente selon le type de terrorisme auquel on a affaire», assure-t-il.
L'ancien magistrat affirme avoir rencontré «à de nombreuses reprises» des situations similaires dans des affaires de terrorisme djihadiste, rapporte Franceinfo. «Toutes les semaines ou, en tous les cas, tous les quinze jours», des affaires se présentaient comme des attentats djihadistes, mais impliquaient des individus «dont le discernement était très altéré».
Jointe par watson, une avocate française, qui a défendu des prévenus islamistes ces dernières années, condamne les déclarations de Me Bouzrou:
Elle ajoute:
L’avocate explique l’intérêt, du point de vue de l’enquête et accessoirement des droits de la défense, d’une telle suspension, qui, par définition, est appelée à être temporaire. «Cela permet de ne pas gaspiller des heures de garde à vue, 96 heures au total dans les affaires de terrorisme. La garde à vue est suspendue durant l’expertise psychiatrique. Cette dernière peut certes déboucher sur un internement, mais elle peut surtout faire en sorte de placer le suspect dans de meilleures dispositions psychiques, de manière à reprendre sa garde à vue, chose fréquente.»
Interviewé par Franceinfo, Me Bouzrou a en quelque sorte enfoncé le clou en comparant le cas de Kevin T. à celui du seul survivant du commando du Bataclan, l’attentat islamiste du 13 novembre 2015, condamné à la prison à vie:
«Une analogie complètement absurde»
Pour l’avocate jointe par watson, cette analogie est «complètement absurde, pour la raison que Salah Abdeslam n’a jamais été considéré comme atteint de troubles mentaux, sa défense n’ayant en outre jamais fait part d’une telle éventualité».
Sur Franceinfo toujours, Me Bouzrou a cité le cas du meurtrier d’Aboubacar Cissé, un jeune homme de 22 ans tué de plusieurs dizaines de coups de couteau dans une mosquée du sud de la France le 25 avril 2025. L’avocat a fait observer que non seulement le PNAT ne s’était pas saisi de ce crime, mais que son auteur a été déclaré pénalement irresponsable – une deuxième expertise est en cours.
«Bouffées délirantes»
Ce que Me Bouzrou ne dit pas, c’est que plusieurs auteurs d’attaques, certaines mortelles, où le motif islamiste est en jeu, ont été déclarés pénalement irresponsables. C’est le cas du meurtrier de Sarah Halimi, en 2017, à Paris ou de l’assassin d’un médecin militaire, en 2022, à Marseille. Les psychiatres ont parlé dans les deux cas de «bouffées délirantes» dues à la consommation de cannabis. La qualification d’antisémitisme n’en avait pas moins été retenue pour la mort de Sarah Halimi.
A ce propos, ce n’est pas parce que la garde à vue de Kevin T. a été suspendue pour motifs médicaux que l’acte meurtrier qui lui est reproché ne relève pas du terrorisme à motivation raciste.
Le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a d'ailleurs dénoncé, ce lundi, sur BFMTV:
Doit-on pour autant écarter l’intérêt, pour la préservation de la paix civile, qu’il y aurait à déclarer irresponsables pénalement pour raisons psychiatriques des auteurs d’attentats, quelque obédience à laquelle ils appartiennent?
Réponse du spécialiste du djihadisme Gilles Kepel, joint par watson:
Gilles Kepel, dont le dernier essai, Pèlerinage français: comprendre les failles de notre identité, vient de paraître aux éditions Albin Michel, affirme, à la suite du drame de Trappes:
