Société
Humeur

Pourquoi j'aime être égoïste

Prendre soin de soi est-il acte purement égoïste?
Image: shutterstock
Humeur

Pourquoi j'aime être égoïste

Etre égoïste nous permet de prendre soin de soi. Mais il y a des limites à ne pas franchir et ils sont nombreux à se considérer comme des introvertis accomplis pour se défiler. Et si l'égoïsme mettait en lumière la fin d'une hypocrisie?
14.01.2023, 16:3115.01.2023, 11:36
Suivez-moi
Plus de «Société»

Dans les couples, dans les cercles d'amis, dans les discussions entre collègues, l'égoïsme fait irruption à maintes reprises pour qualifier le compagnon, le collègue ou le pote qui ne pense qu'à sa gueule. Balancé à tort et à travers, l'égoïsme est un qualificatif maintes fois employé pour critiquer à l'envi l'individu qui ne pense qu'à lui et à ses intérêts.

Un être calculateur donc, que les sciences humaines contemporaines décortiquent sans cesse, tout en s'écharpant sur les bienfaits de ne penser qu'à son petit minois et rien d'autre. Personnellement, j'ai conscience d'être un bel égoïste sur bien des points; conscient également que je me suis défilé en prétextant des excuses bidons pour continuer à me lover dans mon apparent égoïsme. J'aime ma solitude et j'aime ne pas devoir sociabiliser sans cesse. Suis-je introverti? Un vaste débat. Introversion ou extraversion, difficile de trancher, mais parfois je m'oblige à déranger mon âme de solitaire pour siffler quelques verres.

Mais commençons par la définition de l'égoïsme dans le Larousse: «Attachement excessif porté à soi-même et à ses intérêts, au mépris des intérêts des autres». Selon les internets, refuser une soirée et se pelotonner sur son canapé, enroulé dans sa couverture pour visionner sa série préférée, serait merveilleux - je vais plus loin: un privilège. Avoir cette audace et le choix de refuser est même une marque de confiance, selon des pontes de la psychologie.

L'égoïsme relève plus de la satisfaction de notre propre intérêt, comme rester affalé sur son canapé et enfermé chez soi; les délices de laisser son téléphone de côté et parquer dans un coin de sa tête ses potes qui font la bringue dans un bar lugubre. Les joies de se faire oublier, en somme, sont devenues une forme de fantasme, voire d'orgasme psychologique. C'est là qu'interviennent les limites de l'égoïsme, où de nombreux spécimens préfèrent invoquer la santé mentale pour rester loin du tumulte.

«Prendre soin de soi» est devenu un discours à la mode à l'ère des réseaux sociaux. Si vous voulez prendre soin des autres, prenez soin de vous. Un discours éprouvé qui ravive cette citation de Sartre, que chacun et chacune d'entre nous a déjà entendu: l'enfer, c'est les autres.

La peur maladive du burn-out

Exit les potes pour un petit godet après le boulot, l'égoïsme affublé de son plus beau mensonge (j'ai toujours été un solitaire, tu sais!) fonctionne désormais à plein régime au moment de refuser l'invitation des collègues. Est-ce la crise du Covid et ce confinement forcé qui ont façonné un nouveau paradigme pour accepter plus facilement cette condamnation de notre conscience et d'autrui de briller par notre absence?

La population est devenue friande d'un nouveau mode de fonctionnement: se préserver de la peur maladive du burn-out et nourrissant ce sentiment de «prendre soin de soi». Les livres qui fleurissent sur les étals au rayon développement personnel n'arrangent rien à la problématique et à l'inlassable inclination moderne de l'individu: préférer se terrer dans son repaire et éviter tout tracas.

Accepter de ne plus être obligé par les autres, sacrifiant ses compétences sociales sur l'autel du bien-être. Le point nodal. Et ces compétences sont, à l'instar d'un pianiste qui répète comme un damné ses gammes, des capacités acquises à force de traîner dans les troquets du coin, de se coltiner des soirées alors qu'on aurait préféré glander en survêtements. Nous nous construisons à travers les rencontres et l'autre. C'est un travail permanent et c'est pourquoi nous parlons de compétences sociales: elles ne sont pas innées, mais bien acquises.

La civilité est tout sauf naturelle

Car l'être humain reste un sacré spécimen. Luc Ferry, l'écrivain et philosophe français, n'hésitait pas traiter le sujet frontalement, en taxant l'humain de «spontanément égoïste, comme le sont les enfants». Selon les écrits de Ferry et paraphrasant Piaget, les enfants vont être confrontés à la «décentration», ce qu'on appelle communément l'éducation. Vaste sujet qui déborde sur la décence de vivre en société, compte tenu d’une civilité tout sauf naturelle. On apprend à se mélanger aux autres.

Sociabiliser est donc contre nature. Et c'est là qu'entre en scène l'hypocrisie qui masquait depuis longtemps un égoïsme non assumé. Alors que pendant de nombreuses années ne pas aller faire la fête était révolutionnaire, cette fois-ci, grâce à ce discours de «prendre soin de soi», les balises sont tombées. Plus besoin de s'excuser ou de répondre aux dizaines de messages reçus.

Certains s'y retrouveront, d'autres moins. Or, ce désir de se centrer sur soi livre même des tags sur des réseaux sociaux qui cumulent plus de 50 000 publications, ou même une rubrique est consacrée sur TikTok. C'est dire comme l'importance du soi est passée sur le devant de la scène. L'introversion est devenue une récurrence de notre ère et l'anxiété sociale s'est insérée dans le carnet de notes des psy ces dernières années.

Rien d'étonnant surtout quand l'immédiateté (les mails qui s'accumulent, les messages qui font vibrer notre téléphone), active une forme de stress dématérialisé qui vous ronge de l'intérieur à vous en courber le dos.

Rien d'étonnant donc, de voir une partie de la population courir après la solitude sans se cacher pour souffler un poil, tout en s'évitant de piètres excuses pour ne pas péter un boulon.

L'importance de la relation aux autres

Se forcer de sortir boire un verre n'est plus une obligation en 2023. Mais parfois, se mettre un coup de pied au derrière et vous arracher à votre monde de solitude pour (enfin) vous permettre de sociabiliser a aussi du bon. Et là, comme une preuve irréfutable, vous saisissez l'importance de la relation aux autres. Le sens évident d'un (le vôtre) chemin vers la cassure de votre introversion tenace, un arrachement à votre nature égocentrique.

La journaliste Elsa Boer, dans De standaard, écrivait «que "prendre soin de soi" ne doit pas être une excuse pour devenir impoli ou égoïste». En fin de compte, il y aura toujours une personne pour proclamer tout haut son besoin de «prendre soin de soi» et s'éviter ainsi de se mélanger aux autres par pure paresse. Mais il a été prouvé que le bonheur se niche également à travers l'autre, à travers des rencontres impromptues, tout en profitant de se lover dans notre bien-être solitaire.

Des ruées pour une boisson créée par deux youtubeurs
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
1 Commentaire
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
1
Ces Romandes ne portent pas de soutien-gorge: «C'est juste des seins»
A l’occasion de la grève féministe de ce vendredi 14 juin, nous nous sommes interrogés sur le phénomène «no bra». Un choix que Raissa, Margaux et Constance ont fait depuis longtemps et qui soulève de nombreuses questions. Témoignages.

«C'est plus pratique, ça tient moins chaud. En vrai, c'est la simplicité et la flemme qui dictent mes pas.» Pour Margaux, 32 ans, le fait de ne de plus porter de soutien-gorge n'est pas une «rébellion contre la société», mais un choix qui a été fait le jour où elle s'est rendu compte qu'elle se sentait simplement plus à l'aise sans.

L’article