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Shaman, «le parafasciste», voici le chanteur préféré de Poutine

«Nationaliste et parafasciste», voici le chanteur favori de Poutine

Cette star russe est la coqueluche du maître du Kremlin. Il remplit des stades entiers grâce à ses chansons glauques qui parlent de guerre et de mort. Mais quel est son véritable pouvoir de propagande?
01.01.2024, 06:5701.01.2024, 18:20
Anna-Lena Janzen / t-online
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Vladimir Poutine et ses partisans posent fièrement sur la grande scène de Saint-Pétersbourg. Nous sommes en septembre 2022, le chef de l’État russe a alors annexé quatre régions d’Ukraine dans le cadre de sa guerre d’agression qui, selon la propagande du Kremlin, ne peut être qualifiée que d’«opération militaire spéciale». Il veut célébrer cette action sur la Place Rouge de Moscou devant toute la nation.

Un article de
t-online

Pendant les festivités, une voix retentit sur la scène, chantant l'hymne national russe aux côtés du président et de ses hommes. Sous le feu des projecteurs, on aperçoit un jeune beau gosse qui porte une tenue en cuir noir. Son visage enfantin est cerné par des dreadlocks décolorées. Des milliers de spectateurs brandissent leurs drapeaux russes devant la scène.

Dans un clip vidéo de cette performance, le chanteur Schaman laisse éclater sa joie:

«Un duo dont je n'aurais même pas osé rêver!»

Yaroslav Dronov, de son vrai nom, est devenu ces deux dernières années l'une des plus grandes stars de la pop russe. A 31 ans, ses chansons ont conquis les ondes et les cœurs. Il remplit des stades entiers à travers tout le pays.

Parmi ses fans, surtout des jeunes femmes qui lui lancent des fleurs et des ours en peluche à chacun de ses concerts. Shaman aurait aussi conquis le cœur des puissants du Kremlin avec sa musique patriotique. Il est considéré comme l'un des favoris de Vladimir Poutine et assiste désormais à la plupart des événements de propagande du Kremlin. Depuis l'attaque russe contre l'Ukraine, contraire au droit international, sa musique est devenue la bande originale de la guerre.

Pathos et mélancolie

Shaman ne représente pas seulement les stars du pays qui suivent la ligne du parti moscovite en temps de guerre. Il est également célébré comme un modèle par une société russe nouvelle et moderne. La fierté nationale et les valeurs traditionnelles jouent un rôle majeur.

La recette du succès du chanteur réside dans son patriotisme, avec une touche de pathos et de mélancolie. La dure réalité de la guerre est romancée à travers sa musique. Même si les ruines de l'est de l'Ukraine dévoilées dans les vidéos de Shaman sont susceptibles de tirer quelques larmes, ces images servent une mission beaucoup plus vaste: la propagande du régime de Poutine.

Parce que son plus grand ennemi est l’Occident, les États-Unis et l’Europe, contre lesquels, selon Poutine, les pays de l'Est doivent se rebeller. Les soldats morts sont souvent transformés en martyrs. On peut avoir de la compassion pour ces «héros» de la guerre, dit la propagande russe. Les paroles de Shaman y font allusion:

«Qui a dit que l’amour était mort dans le monde? Qu’il n’y a plus d’honneur et que la vérité a été réduite en cendres? Même si l’enfer se déchaîne autour de moi, je n’abandonnerai pas! Toujours en avant et jamais en arrière»
Un extrait d'une chanson de Shaman

Sa musique veut montrer une Russie qui surmontera toutes les adversités du futur. Une terre promise où la vie offre un épanouissement plus profond que le mode de vie prétendument superficiel de l’Occident. Les chansons de Shaman manifestent également une vision du monde motivée par les objectifs apocalyptiques et spirituels de la prétendue suprématie eurasienne. Lors des représentations, le chanteur porte une grande croix en bois ainsi qu'un brassard aux couleurs du drapeau tricolore russe, histoire de souligner son dévouement à la foi orthodoxe russe.

50 millions de clics sur YouTube

Yaroslav Dronov a connu jusqu'à présent une ascension fulgurante dans sa carrière musicale. Il est musicien de formation et a fréquenté l'Académie russe de musique Gnessine, à Moscou. Il a fait ses premières apparitions publiques dans des émissions télévisées, notamment dans la version russe de The Voice. Sa musique de l’époque, la pop commerciale, était particulièrement appréciée des adolescentes. Ce n’est qu’en 2020 que le chanteur est apparu sous le nom de scène Shaman, au départ sans attirer beaucoup d’attention.

Sa grande percée est arrivée plus tard.

Un jour avant que la Russie n'envahisse l'Ukraine, le 23 février 2022, il sort un nouveau single: «Wstanem» (en français: «Levons-nous»). La chanson ressemble d'abord à une ballade baroque puis se révèle être une chanson pop grâce aux effets de synthétiseur dans le refrain. Shaman chante, l'émotion dans la voix: «Levons-nous tant que Dieu et la vérité sont avec nous.»

«Wstanem», sorti un jour avant l'agression de l'Ukraine, le 23 février 2022.Vidéo: YouTube/SHAMAN

Bien que sa chanson ne traite pas spécifiquement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elle fait écho à la rhétorique politique du Kremlin: la Russie devrait se soulever. Son site Internet indique qu'il souhaitait essayer un nouveau style de musique. La composition était pour lui comme une inspiration divine. Il s’est inspiré des «héros russes» de la Seconde Guerre mondiale, connue en Russie sous le nom de «Grande Guerre patriotique».

Shaman s'est fait connaître avec son tube «Ja Russki» («Je suis russe»). La vidéo a fait près de 50 millions devues sur YouTube. «Je suis russe, j'irai jusqu'au bout. Je suis russe, mon sang est celui de mon père. Je suis russe et j'ai de la chance de l'être. Je suis russe, malgré le monde entier», chante-t-il. Dans le clip, il se promène à travers un champ de blé vêtu d'une chemise blanche.

Pop culture et fascisme

Mais en Russie, tout le monde n'est pas fan. Sur les réseaux sociaux, il y a actuellement débat pour savoir si le chanteur joue avec le symbolisme nazi dans ses chansons. A titre d'exemple, il y a la chanson «Moi Boi», dont le titre peut se traduire par «Mein Kampf». Dans une autre chanson «My», Shaman se montre avec des cheveux blonds coupés court, des bottes de combat et un brassard aux couleurs de la Russie. Selon une étude du portail médiatique «dekoder.org», le clip aurait été publié le jour de l’anniversaire d’Hitler.

L'une des thèses de l'historien de l'art danois Mikkel Bolt Rasmussen est que la Russie de Poutine combine le rêve fasciste et la pop culture. Le fascisme moderne ne se cantonne plus aux partis et aux institutions politiques, mais s’observe également dans la pop et sur Internet. Les partis ne servent plus nécessairement à créer des mouvements de masse. Des vagues entières pourraient être déclenchés d’un simple clic sur les réseaux sociaux.

Son premier grand tube:

La musique et l’art sont considérés comme des moyens de transmettre avec précision les récits de propagande, dans le cœur et l’esprit des gens et de pénétrer tous les niveaux de la société. Les clips de Shaman, produits par des professionnels, se répandent comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, via les outils de partage et les commentaires.

Selon «dekoder.org», la propagande Z ne se limite même plus à la musique et au street art, mais a également touché d’autres domaines de la culture de masse en Russie. En plus des films, du rap et du stand-up que l'on peut trouver sur YouTube, TikTok est utilisé pour proposer de la propagande Z aux jeunes. Pour rappel, la lettre latine «Z» symbolise le soutien à la guerre d’agression russe contre l’Ukraine.

Le succès de ce qu’on appelle la Z-pop repose sur des principes que les populistes d’autres pays utilisent également: des messages simples et très émotionnels, la répétition et l’utilisation des médias sociaux.

De nombreux artistes russes ont fui le pays

L’utilisation de la pop culture comme moyen de propagande n’est en soi pas nouvelle en Russie. Des stars de la chanson russe ont déjà sorti des titres dans le passé, décrivant d’abord le président Vladimir Poutine comme un héros de guerre, puis comme un protecteur de la Russie. Ce mécanisme était déjà utilisé comme outil de propagande dans les années 2000, lors de la guerre en Tchétchénie. À l’époque, la musique et l’art visaient à créer un culte de la personnalité autour de Poutine. Lorsque la Russie a mené la guerre dans l’est de l’Ukraine à partir de 2014, le discours a également changé.

Dans la mesure où le Kremlin a cherché à remodeler les institutions du pays depuis le début de l'attaque majeure contre l'Ukraine en février 2022, les personnalités russes ont choisi leur camp. Beaucoup ont dû quitter le pays en raison de pressions politiques. D’autres se sont prononcés contre la guerre. Résultat? Leurs concerts ou expositions ont été annulés.

Shaman, quant à lui, a décidé de se présenter comme un militant pro-guerre et est devenu du jour au lendemain l'étoile montante de la chanson russe. «Shaman est un phénomène très intéressant d'un point de vue culturel et sociologique, mais je ne pense pas qu'il s'agisse d'un phénomène isolé. C'est la continuation d'un développement à long terme de la sous-culture russe, nationaliste et parafasciste», a déclaré Ilya Kukulin, historien de la culture et ancien professeur à l'École supérieure d'économie de l'Université nationale de recherche de Moscou, au New York Times.

Shaman a-t-il été engagé par le Kremlin?

On ne sait pas si Shaman a été téléguidé par le gouvernement pour accomplir sa tâche. Les chercheurs de «dekoder.org» considèrent qu’avec ses chansons, il «a surfé sur la vague de l’économie politique qui reposait sur la loyauté envers le régime, le soutien à la guerre et le patriotisme.»

Avoir le Kremlin comme mécène a peut-être été payant, du moins pour lui.

«Il existe des financements gouvernementaux pour cette musique, mais cela ne peut pas toujours s'expliquer par des allocations financières directes. Le financement s'exprime principalement dans des choses élémentaires, telles que la mise à disposition d'infrastructures, le temps de diffusion, la capacité des studios et les apparitions publiques lors de grands événements et dans les stades. Rien de tout cela n’existe sans le consentement des institutions de l’État.»
L'historienne Alexa von Winning, de l’Université de Tübingen au Réseau éditorial Allemagne.

Mais malgré son succès, l'influence globale de Shaman sur la vision du monde de la jeunesse russe - le groupe de population le plus susceptible d'être opposé à la guerre - n'est pas très grande, selon le New York Times. Cela ne semble pas dérouter le Kremlin: le ministère de la Culture a annoncé plus tôt cette année son intention de promouvoir les artistes pro-guerre, dans l'espoir peut-être de répéter la successtory de Shaman.

L'Ukraine a développé une «cape d'invisibilité» pour ses soldats
Video: watson
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