La fédération suisse a mis ses joueuses dans l’embarras contre Israël
Les footballeuses suisses affronteront Israël, ce vendredi (15h30) en Hongrie, en play-off pour une qualification à la Coupe du monde 2027. Mais au lieu de parler de football, c’est un éventuel boycott qui a fait débat. Si cette discussion n'a eu lieu que trois jours avant le match, l’Association suisse de football (ASF) ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Elle n’a pas su définir à temps une position claire.
Mais reprenons depuis le début. Au plus tard la semaine dernière, les dirigeants du football helvétique auraient dû comprendre à quel point une rencontre avec Israël pouvait être sensible, et que des questions politiques pouvaient également surgir. Les deux récents matchs de Ligue des nations masculine entre l’Irlande, qui affiche une position fortement pro-palestinienne, et Israël ont dégénéré.
Une clarification trop tardive
Lors du match aller, les Irlandais ont baissé la tête pendant l’hymne israélien, porté un brassard noir en signe de deuil et ostensiblement refusé de serrer la main de leurs adversaires. Avant le match retour la semaine dernière, une conférence de presse a dû être interrompue. Le sélectionneur irlandais avait qualifié de «génocide» les agissements d’Israël dans la bande de Gaza.
L’Association suisse de football n’était pas préparée aux questions politiques. Lundi, Johan Djourou, directeur technique de l’équipe nationale féminine, avait expliqué que l'ASF accepterait qu’une joueuse décide individuellement de boycotter la rencontre.
Mardi, cette déclaration a été nuancée. Jusqu’ici, aucune joueuse n’a exprimé un tel souhait, indique désormais l’ASF. Il a toujours été prévu que le match se joue. La fédération souhaite en outre qu’aucune action ne soit menée sur le terrain et que les joueuses n’y affichent aucun signe. Une clarification tardive.
L'ASF a précisé: «Par cette initiative, l’équipe souhaite rendre hommage aux victimes innocentes des conflits et guerres actuels à travers le monde et transmettre un message de paix, d’humanité et de lutte contre les violences faites aux civils».
Ce n’est que lundi soir que l'ASF a discuté des questions politiques avec le groupe de capitaines composé de Lia Wälti, Géraldine Reuteler, Ana-Maria Crnogorcevic et Noelle Maritz. «C’était constructif», confie Maritz au sujet de cet échange. Les questions abordées doivent encore être discutées avec l’ensemble de l’équipe.
Il reste déconcertant que la fédération ait publiquement évoqué la possibilité même d’un boycott individuel.
Les joueuses suisses n’affrontent pas le gouvernement israélien, mais des footballeuses israéliennes. Quiconque entend répondre à l’action d’un Etat par un boycott sportif doit en outre expliquer selon quels critères ce principe doit s’appliquer – et pourquoi il le serait dans le cas d’Israël, mais pas pour d’autres Etats.
Les exclusions d’équipes nationales devraient donc être décidées par les fédérations – instances compétentes – et non par des joueuses individuellement. Dans le cas contraire, une rencontre sportive se transforme inévitablement en test d’opinion politique.
Le boycott, même par une seule joueuse, rejaillirait sur la Suisse et l'ASF. Celle-ci aime défendre l’idée que politique et sport n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Pourquoi déroge-t-elle désormais à cette position dans le conflit à Gaza? Pourquoi précisément face à Israël, et qui plus est lors de matchs disputés immédiatement après le troisième anniversaire de l’attaque terroriste du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023 (le massacre de Juifs le plus meurtrier depuis la fin de la Shoah)?.
L’ASF n’a pas créé la dimension politiquement sensible de cette rencontre. Mais le processus de clarification perceptible publiquement intervient trop tard.
Alors que les footballeuses suisses doivent se pencher sur la question de leur position à adopter juste avant le match, la fédération aurait dû préparer depuis longtemps la manière d’aborder le sujet. Depuis le tirage au sort des barrages, le 18 juin, l’ASF sait qu’elle affrontera Israël. Un échange plus précoce avec les cadres de l’équipe, par exemple par appel vidéo, aurait été une solution évidente afin de pouvoir défendre une position claire avant même le rassemblement de l’équipe nationale.
L’ASF avait refusé de jouer contre la Russie
La décision prise le 28 février 2022 a montré que l’ASF était capable de prendre position dans des situations politiquement sensibles. A l’époque, elle avait condamné l’attaque russe contre l’Ukraine et déclaré qu’elle n’affronterait plus les équipes nationales russes jusqu’à nouvel ordre. Cela concernait également le match de groupe prévu entre les Suissesses et la Russie à l’Euro. L’UEFA a ensuite exclu la Russie, et le Portugal a récupéré sa place pour la phase finale.
Interrogée mardi sur cette décision de l’époque, l’internationale Noelle Maritz renvoie à l’instance dirigeante du football européen:
La comparaison a toutefois ses limites: les conflits ne peuvent pas être mis sur le même plan. La volonté de l’ASF de se concentrer sur cette importante qualification pour la Coupe du monde est également compréhensible.
Des joueuses retirent leurs «likes» sur Instagram
Mais il ne suffit pas de renvoyer cette décision à l'instance du foot européen pour mettre un terme au débat politique. Un exemple? La lettre ouverte de Noa Schärz à l'ASF. L'ex-championne de Suisse avec Young Boys, qui compte deux sélections avec la Nati, réclame un boycott ou, à tout le moins, un geste politique. Plusieurs joueuses de l'équipe de Suisse ont dans un premier temps «liké» la publication sur Instagram, avant de retirer leur «like».
L’ASF aurait dû depuis longtemps définir sa ligne avec ses footballeuses et la défendre publiquement. Si elle attend d’elles qu’elles se concentrent pleinement sur le football, elle ne peut pas leur faire porter le poids de la question politique juste avant le coup d’envoi.
Adaptation en français: Yoann Graber
