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Suisse: cette bataille invisible fragilise nos commerces

Cette bataille invisible fragilise nos commerces.
En Suisse, les plateformes de shopping en ligne étrangères progressent plus rapidement que leurs pendants locaux.Image: Imago / Keystone, montage watson

Une bataille invisible fragilise les commerces suisses

A chaque clic, un déséquilibre s’accentue: face aux géants étrangers du shopping en ligne et à des règles inégales, le commerce suisse s’effrite. Mais le choix du prix le plus bas a aussi un coût.
26.04.2026, 17:3924.04.2026, 11:58
Ivan Slatkine / Franc-parler

Comme des millions de consommateurs, vous avez déjà été à deux clics de finaliser un achat en ligne. Tout est là: un produit séduisant, un prix imbattable, une livraison rapide. En quelques secondes, l’affaire est conclue. Un geste simple, presque anodin, mais qui cache un coût silencieux que notre économie commence, peu à peu, à payer.

Il serait toutefois trop facile de désigner le commerce en ligne comme responsable. Il ne l’est pas. Il représente même une formidable opportunité dans un monde où les habitudes de consommation ont profondément évolué, où le clic est devenu un réflexe et la livraison une exigence.

Une progression des sites étrangers qui inquiète

Franc-Parler

Chaque dimanche matin, watson invite des personnalités romandes à commenter l'actu ou, au contraire, à mettre en lumière un thème qui n'y est pas assez représenté. Au casting: Nicolas Feuz (écrivain), Anne Challandes (Union Suisse des Paysans), Roger Nordmann (conseiller stratégique, ex-PS), Damien Cottier (PLR), Céline Weber (Vert'Libéraux), Karin Perraudin (Groupe Mutuel, ex-PDC), Samuel Bendahan (PS), Ivan Slatkine (président de la FER) et la loutre de QoQa.

Les chiffres en témoignent. En dix ans, le marché suisse du commerce en ligne a doublé. En 2025, il atteint 15,8 milliards de francs, soit une progression de 6% en une année. Sur ce total, 13 milliards concernent des achats auprès de fournisseurs suisses, tandis que 2,8 milliards proviennent de commandes directes à l’étranger.

A première vue, l’équilibre semble préservé. En réalité, il se fissure. Motivés par des prix défiant toute concurrence, les achats à l’étranger continuent de progresser (+8% en 2025), après une envolée de 18% observée en 2024. Dans le même temps, les plateformes suisses avancent plus modestement, avec une croissance de 6%.

Dans ce paysage où des mastodontes étrangers gagnent progressivement du terrain, plus de 60% des commerces suisses voient aujourd’hui leur développement comme inquiétant ou très inquiétant. Une inquiétude d’autant plus compréhensible que près de deux tiers des Suisses ont déjà commandé sur des plateformes étrangères, chinoises en particulier.

La disparition de l'aspect humain

Au-delà de ces chiffres, une autre transformation, plus discrète, s’opère. Elle touche à l’essence même du commerce: la relation humaine. Là aussi, nos entreprises en font les frais!

En effet, lorsqu’une PME, en tant que fournisseur, tente d’entrer en contact avec une plateforme internationale, elle se heurte à une adresse générique. La réponse arrive, en général, quelques jours plus tard, standardisée, impersonnelle, signée d’un prénom sans visage et envoyée depuis une boîte qui ne permet aucun échange. Dans cet environnement où le dialogue s’arrête là où il devrait commencer, tout est piloté par des algorithmes. Les décisions ne se discutent plus, elles s’imposent. Des commandes, parfois incohérentes, doivent être exécutées.

A défaut, les sanctions tombent avec des taux de remise automatiquement augmentés. Quant au service à la clientèle, c’est identique. Tout contact humain est banni.

Des conditions profondément inégales

A cette première rupture s’en ajoute une seconde, tout aussi déterminante, celle des conditions logistiques, et en particulier des frais de port. Sur le terrain, l’inégalité est flagrante. Aujourd’hui, un commerçant suisse débourse en moyenne 8,50 francs pour expédier un colis de 501 grammes. Dans le même temps, un expéditeur étranger peut envoyer un colis plus lourd et plus volumineux pour un coût nettement inférieur.

Le paradoxe est brutal: faire venir un produit de l’autre bout du monde coûte parfois bien moins cher que de l’envoyer depuis la rue d’à côté. A cela s’ajoute un phénomène d’ampleur qui touche à la sécurité des consommateurs. En effet, chaque jour, près de 500 000 petits colis en provenance de Chine arrivent en Suisse, formant un flux qui met sous pression les capacités de contrôle des services douaniers.

Dans ce volume, des produits circulent sans toujours répondre aux exigences imposées aux entreprises suisses, accentuant une distorsion de concurrence aussi réelle que préjudiciable à l’économie locale.

L'importance du choix des consommateurs

Face à cette réalité, une réaction s’impose. Non pas pour freiner la concurrence, mais pour la rendre loyale. Dans cette perspective, le monde politique a commencé à agir. Récemment, le Conseil des Etats a adopté deux motions visant à maintenir une concurrence saine en renforçant les contrôles qualité sur les petits colis en provenance d’Asie et en mettant un terme aux avantages en matière de frais de port.

La balle est désormais dans le camp du Conseil national, où des motions parallèles ont été déposées. L’objectif est clair: rétablir des conditions de concurrence équitables, garantir la sécurité des consommateurs et mettre fin à des avantages devenus difficilement justifiables.

Reste une évidence trop souvent oubliée: le pouvoir ne réside pas uniquement dans les décisions politiques. Il s’exerce aussi, au quotidien, dans nos choix de consommation. Acheter sur une plateforme à bas coût, c’est valider un modèle dans lequel le prix écrase la qualité, la proximité et la responsabilité.

A l’inverse, choisir un acteur local, c’est soutenir une économie, préserver des emplois et maintenir un tissu social vivant. L’enjeu dépasse la seule question économique. Il est profondément sociétal. Dans cette optique, la vraie question n’est pas de savoir combien coûte un produit. Ce qui compte réellement, c’est le coût du modèle que nous choisissons de soutenir.

La réponse appartient à chacun, mais elle commence par une prise de conscience simple: le prix le plus bas n’est pas forcément le plus avantageux, ni pour le consommateur ni pour la société.

Ivan Slatkine est…
…éditeur à Genève, actif en Suisse comme en France. Il représente la 4e génération d’une société familiale centenaire. A côté de son activité professionnelle, il a été député au Grand Conseil de la République et Canton de Genève pendant 15 ans, sous les couleurs du parti libéral puis du PLR.

Depuis 2015, il est le Président de la Fédération des Entreprises Romandes qui compte plus de 47 000 membres dans les cantons de Genève, du Valais, de Fribourg, de Neuchâtel et du Jura. Il est également vice-Président de la CIEPP, institution de prévoyance à but non lucratif regroupant près de 50 000 affiliés.
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