Locataires de Carl-Vogt: l'Asloca fait plier le propriétaire
Le ministre genevois du logement, le Vert Nicolas Walder, parle, ce lundi matin face aux médias, d’un «accord historique». Conclu «samedi à 9h37», précise le délégué du conseil d’administration de la caisse de pension de Bâle-Ville (PKBS), Rudolf Rechsteiner. Au bout de la table, le socialiste Christian Dandrès, conseiller national et juriste à l’Asloca, l’association de défense des locataires, invite les 34 locataires en souffrance à signer la «convention-cadre», sorte de paix du logement.
On est très loin de la situation qui prévalait début janvier, lorsque la régie Naef envoyait une résiliation collective des baux aux habitants d’un groupe de cinq immeubles du boulevard Carl-Vogt, à Genève, propriété de PKBS. Ils avaient jusqu’au 30 juin, au 30 août, au 30 septembre, pour vider les lieux. En tout, 112 baux, dont 15 commerciaux, étaient touchés de plein fouet par cette annonce post-jour de l’an.
Dix mois ont passé. Aucune de ces menaces n’a été mise à exécution. Le rapport de force s’est entre-temps comme inversé. La pression exercée par l’Asloca, sur Nicolas Walder, comme sur PKBS, a manifestement payé. Le chef du Département du territoire avait pu sembler un brin passif lorsque l’affaire des résiliations de bail, qu’il découvrait alors dans la presse, a-t-il confié ce lundi, a éclaté.
Le ministre écologiste, la gauche en général, ne pouvait pas laisser se répandre l’idée que la rénovation énergétique des bâtiments, un argument servi par PKBS pour se mettre en conformité avec la loi genevoise dans le dossier Carl-Vogt, est un piège anti-social. Christian Dandrès l'a affirmé ce lundi matin lors de la conférence de presse:
Nicolas Walder a renchéri:
Tir de barrage
Les propriétaires de la caisse de pension bâloise ne s’attendaient certainement pas à un tel tir de barrage. Très vite, ils ont compris que Nicolas Walder, s’appuyant sur une loi cantonale protégeant sans doute plus qu’ailleurs les locataires, ne signerait pas le permis de construire pour la rénovation du groupe d’habitations en question, racheté au prix fort en 2000 à la Financière Arditi, qui réalisait au passage une juteuse plus-value.
Les résiliations de bail, façon lock-out, sont peut-être légales, mais à quoi bon, si le propriétaire n'obtient pas ensuite l'autorisation d'entamer des travaux? Face à cette situation bloquée, PKBS, venue dans le canton de Genève pour y faire du profit, mais voyant la donne se retourner contre elle, a accepté de négocier.
Et l’on se dit, au vu des résultats, qu’elle a beaucoup lâché. Dans l’affaire, seuls sont concernés les locataires dont les baux sont à durée indéterminée, 34 au total. Parmi eux, beaucoup de personnes âgées, aux revenus modestes, établies là depuis parfois 40 ans et payant des loyers bas. Des bas loyers s’expliquant par l’ancienneté des contrats de bail et l’aspect souvent sommaire, en termes d’équipements, desdits logements.
Ce qui a été obtenu
Il a donc été convenu:
- La régie Naef s’engage à loger temporairement ailleurs les locataires de Carl-Vogt durant la durée des travaux. La différence de prix sera prise en charge par PKBS.
- Le déménagement et le réaménagement sont aux frais de PKBS, jusqu’à 3000 francs à l’«aller» comme au «retour».
- A leur retour boulevard Carl-Vogt, les locataires bénéficieront d’un loyer plafonné durant 5 ans.
- Cette durée sera de 10 ans pour les locataires ayant 65 ans ou plus aujourd’hui, aux revenus faibles ou placés à l’aide sociale, ces critères étant indépendants les uns des autres.
- Les locataires de 75 ans et plus aujourd’hui auront un loyer plafonné à vie.
- La régie Naef s’engage à trouver des appartements à des prix abordables pour les locataires qui, bien qu’au bénéfice d’un bail à durée indéterminée dans l’un des immeubles concernés du boulevard Carl-Vogt, souhaitent emménager définitivement ailleurs.
Moralité: PKBS prendra son mal en patience. Les profits escomptés viendront plus tard. C’est ainsi que l’on comprend les choses, lorsque Max-Eric Laubscher, directeur des placements de la caisse de pension, affirme que la société bâloise est présente à Genève pour «plusieurs générations».
La paix du logement
L’entrée de PKBS sur le marché genevois valait bien la signature de cette paix du logement. Questionné pour savoir si sa sensibilité de gauche – Rudolf Rechsteiner a été conseiller national socialiste – a été utile pour négocier avec l’Asloca, le délégué du conseil d’administration de la caisse de pension bâloise a répondu qu’il n’était déjà plus au Conseil national au moment où Christian Dandrès y a été élu, mais qu’il connaissait la réputation de coriace de l’Asloca.
Distribution de Läckerli
En aparté, Rudolf Rechsteiner a indiqué à watson qu’il allait faire en sorte d’introduire dans la réglementation bâloise des dispositifs élaborés pour la résolution du dossier Carl-Vogt. Si c’était à refaire?
Pour mettre un peu de douceur dans un accord arraché au forceps, Rudolf Rechsteiner a distribué lors de la conférence de presse de ce lundi un paquet de Läckerli à chacun des partenaires de négociation. On ne sait si des investisseurs alémaniques renonceront à l'avenir à placer leur argent dans l'immobilier locatif genevois. Le message de l'Asloca et du Département du territoire est passé, lui.
