Ce risque d'espionnage chinois menace les technologies suisses
L’industrie technologique suisse regarde vers la Chine avec de grandes attentes. L’association professionnelle Swissmem parle d’une «percée importante». En cause, l’accord de libre-échange modernisé que la Suisse et la Chine ont signé vendredi à Pékin. A moyen terme, 99,8% des exportations suisses devraient pouvoir entrer en Chine sans droits de douane. Aujourd’hui, la proportion est de 53,6%.
Les constructeurs de machines et les fabricants d’instruments de précision devraient en particulier en profiter. Mais cet accès facilité a un revers, car celui qui fait des affaires en Chine y apporte aussi un savoir technologique précieux. Celui-ci intéresse également les concurrents chinois et les acteurs étatiques.
Un risque trop peu pris en compte
La question se pose donc: comment les entreprises technologiques se protègent-elles contre l’espionnage économique et les transferts de technologie indésirables?
Ariane Knüsel porte un regard critique sur cet enthousiasme. L’historienne et experte de la Chine enseigne mène des recherches aux universités de Zurich et de Fribourg sur les relations entre la Suisse et la Chine. Elle affirme:
Elle met en garde contre une sous-estimation du système économique chinois. Selon elle, Pékin fixe des objectifs économiques que les entreprises, les autorités locales et les instituts de recherche doivent mettre en œuvre. En ce sens, les technologies d’avenir, comme la robotique, les énergies renouvelables et la biotechnologie sont encouragées de manière ciblée. Ariane Knüsel poursuit:
Et il ne s’agit pas seulement d’espionnage illégal. Le savoir peut aussi arriver légalement en Chine par des coopérations de recherche, des coentreprises ou le recrutement de spécialistes. C'est un risque pour les entreprises suisses, souligne l’experte.
Un sujet délicat pour les entreprises
Le fabricant de turbocompresseurs argovien Accelleron confirme que l’espionnage économique n’est pas un danger théorique, soutient le porte-parole Sandro Hofer:
L’entreprise laisse ouverte la question d’un lien entre ces incidents et la Chine. Elle garde également secrètes ses mesures de protection. En tant que premier marché mondial de la construction navale, la Chine est, pour Accelleron, un site de production important. La majeure partie de la fabrication ainsi que de la recherche et développement reste toutefois à Baden, assure l’entreprise.
On remarque la prudence avec laquelle les entreprises sollicitées réagissent aux questions portant sur l’espionnage économique chinois. ABB n’y répond pas, et Hitachi Energy renvoie à sa gestion mondiale des risques. Accelleron confirme des expériences passées, mais ne donne aucun détail.
Des moyens de pression
Ariane Knüsel suppose que les entreprises ne veulent pas mettre en péril leurs relations d’affaires en Chine. Les entreprises étrangères pourraient subir des pressions, par exemple si des autorisations n’étaient pas délivrées ou si des amendes les menaçaient. «Les autorités ont de nombreux moyens de rendre la vie difficile aux entreprises», explique l'experte. Elle poursuit:
Les PME, en particulier, n’ont souvent pas les moyens de se défendre contre les transferts de technologie indésirables en s’appuyant sur des conseillers spécialisés.
ABB est particulièrement imbriqué avec la Chine. Le groupe, dont les racines sont suisses, y est présent depuis plus de 100 ans. La Chine est son deuxième marché. Plus de 13 000 collaborateurs y sont employés dans plus de 120 villes.
ABB réalise environ 85% de son chiffre d’affaires chinois avec des produits et des services fabriqués localement. La recherche et développement ont aussi lieu sur place. Ariane Knüsel y voit un risque à long terme. Celui qui fait de la recherche avec des partenaires chinois transmet aussi du savoir. ABB profite comparativement peu de la suppression des droits de douane, car le groupe produit principalement en Asie.
De la méfiance déjà dans les années 1980
Que les risques ne soient pas nouveaux, les recherches d’Ariane Knüsel dans les archives de l’ancienne entreprise BBC (Brown, Boveri & Cie) le montrent. Dès les années 1980, le groupe industriel formait ses collaborateurs aux négociations avec des partenaires commerciaux chinois.
Selon Ariane Knüsel, les entretiens avec des représentants de l’ambassade de Chine à Berne n’étaient pas autorisés sans que la direction de l’entreprise argovienne en soit informée. BBC craignait que des partenaires chinois accèdent à des connaissances techniques en obtenant un aperçu des processus de production.
Lorsque l’ambassade de Chine a demandé, en 1980, des places de stage en physique des plasmas et en automatisation des réseaux, BBC a refusé. Les stagiaires chinois ne devaient être engagés que dans des domaines non sensibles.
Le groupe Hitachi Energy voit lui aussi dans la Chine un marché important, notamment pour le développement de l’infrastructure énergétique. Il n’a constaté jusqu’ici aucun indice concret de tentatives d’espionnage, explique son porte-parole Andreas Bachmann. Dans les coopérations, les risques sont examinés et des mesures de protection prises, assure-t-on.
Des tentatives de débauchage observées
L’Institut Paul Scherrer (PSI) à Würenlingen et Villigen (AG) s’exprime de manière plus concrète. L’espionnage économique et les fuites indésirables de savoir-faire sont des risques connus, explique la porte-parole Martina Gröschl. L’institut n’a cependant connaissance d’aucun cas concret d’espionnage:
Le PSI mise sur les contrôles à l’exportation, des droits d’accès réglementés et la sensibilisation de ses collaborateurs. Dans ses coopérations, il examine aussi les éventuelles applications militaires que peuvent avoir les technologies.
Ariane Knüsel signale un autre danger: les lois chinoises sur la sécurité prévoient de vastes obligations de collaboration avec les services de renseignement. Celles-ci pourraient aussi concerner des ressortissants chinois en Suisse.
De fait, les autorités pourraient, par exemple, intimider des proches de chercheurs chinois pour les influencer. Cela ne signifie pas qu’il faille soupçonner les collaborateurs chinois en général. Ceux-ci pourraient au contraire être eux-mêmes victimes d'une ingérence de l'Etat.
La Russie pratique aussi l’espionnage économique
La Chine n’est pas le seul pays d’où émanent des risques d’espionnage. Selon Ariane Knüsel, le Service de renseignement de la Confédération met également explicitement en garde contre l’espionnage russe.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, Moscou a renforcé ses activités d’approvisionnement afin d'obtenir des technologies devenues inaccessibles en raison des sanctions.
L’historienne souligne qu’il ne s’agit pas pour elle de «China-bashing». Elle étudie comment le savoir et la technologie sont échangés entre la Suisse et la Chine. L’accord de libre-échange peut faciliter le commerce, mais il ne supprime ni la concurrence ni le danger du transfert de technologie. (trad. ysc)
