La Chine pousse l'Europe dans un piège économique
A partir de quand appelle-t-on une guerre commerciale une guerre commerciale? Contrairement aux conflits militaires, il n'existe pas de réponse tranchée. Mais dans ses relations avec la Chine, l'Europe prend de plus en plus conscience de la réalité: cette guerre commerciale est déjà en cours.
Et, contrairement au conflit avec les Etats-Unis, avec la Chine, il ne s'agit pas seulement de droits de douane, mais de la substance industrielle même de l'Europe.
Des marchés mis à mal par les exportations chinoises
Les griefs sont connus: la Chine inonde l'Europe d'une masse de produits subventionnés, allant de l'acier aux panneaux solaires, en passant, de plus en plus, par les voitures et les machines. En effet, les entreprises chinoises sont dopées aux aides d'Etat. Depuis le Covid, le flot de produits bon marché en provenance de Chine a encore grossi. On parle d'un «choc chinois». L'industrie européenne est poussée à la marge, et, dans le pire des cas, vers la faillite.
Ce que cela signifie concrètement, les derniers chiffres le montrent: le déficit commercial de l'Europe avec la Chine a atteint, l'an dernier, le niveau astronomique de 360 milliards d'euros (331 milliards de francs), soit plus du double d'il y a dix ans.
Chaque jour, la Chine livre en Europe pour un milliard d'euros (922 millions de francs) de marchandises de plus qu'elle n'en importe. Cette année, selon des données provisoires, le déficit devrait encore augmenter de 10%. A cela s'ajoute le fait que la Chine maintient artificiellement bas le cours de sa monnaie, le yuan renminbi, stimulant ainsi encore davantage ses exportations.
La conséquence: des centaines de milliers d'emplois industriels disparaissent. Rien qu'en Allemagne, ils étaient récemment au nombre de 125 000.
L'économie comme arme géopolitique
Tout cela n'a plus rien à voir avec la libre concurrence. En Europe, le soupçon se renforce que la Chine utilise son économie comme arme géopolitique; pour imposer l'«ère chinoise» et affaiblir l'Occident, objectifs que poursuit le président Xi Jinping.
Cela se manifeste non seulement dans les exportations, mais aussi dans les matières premières, les batteries, les cellules solaires et les produits intermédiaires, secteurs dans lesquels l'Europe est tombée dans des dépendances dangereuses.
Cette prise de conscience a désormais atteint les plus hauts niveaux politiques. Lors du sommet de l'Union européenne à Bruxelles la semaine dernière, le constat s'est imposé: la situation ne peut pas continuer ainsi. Il faut en finir avec la «naïveté face aux ambitions à long terme de la Chine», indique un communiqué de Friedrich Merz, Ursula von der Leyen et dix autres chefs de gouvernement démocrates-chrétiens. Mais que peut concrètement faire l'UE?
Riposter et laisser s'emballer la guerre commerciale sera difficile. L'Allemagne illustre parfaitement la complexité de la situation. Aucun pays de l'UE ne dépend autant de la Chine, et aucun n'aurait davantage à perdre dans une guerre commerciale. Des entreprises allemandes comme VW ou BASF sont présentes en Chine avec des investissements se chiffrant en milliards.
Sortir de la dépendance et s'armer
La rapidité avec laquelle une guerre commerciale avec la Chine peut devenir une menace existentielle a été démontrée l'année dernière par l'échange de coups entre Trump et Pékin. Après l'attaque tarifaire de Trump, la Chine a tout simplement stoppé l'exportation de matières premières critiques, comme les terres rares. Dans la foulée, les usines européennes menaçaient elles aussi de s'éteindre.
L'Europe est naturellement consciente de sa propre vulnérabilité. C'est pourquoi elle tente désormais de jouer sur deux tableaux. Malgré toutes les tensions, on continuera à miser sur le «dialogue constructif», comme l'a récemment dit Friedrich Merz. L'intention est claire: surtout ne pas provoquer la Chine. Il s'agit de «sauver la face», ce qui est particulièrement important pour les Chinois, selon un haut diplomate.
Dans l'ombre, l'UE veut néanmoins «s'armer». Elle a déjà imposé des droits de douane protecteurs contre les voitures électriques chinoises et l'acier bon marché. D'autres devraient suivre à l'avenir.
Selon une proposition française, il pourrait s'agir de droits de douane globaux sur le modèle américain, qui pourraient être imposés si une enquête conclut à des pratiques commerciales déloyales ou discriminatoires. Cela permettrait d'agir plus rapidement et avec plus de précision qu'aujourd'hui, où l'on doit davantage s'appuyer sur les procédures classiques de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et les procédures antidumping.
Le dilemme principal reste toutefois sans solution: l'Europe veut se défendre contre la Chine, mais ne peut pas risquer que Pékin riposte. C'est précisément cette dépendance qui rend le conflit plus dangereux que n'importe quel différend douanier avec Trump.
