Il y a de mystérieuses failles dans le dossier suisse de ce célèbre nazi
La publication par le Service de renseignement de la Confédération (SRC) du dossier consacré au criminel de guerre nazi et médecin de camp Josef Mengele a fait les gros titres dans le monde entier. En Suisse, les critiques se sont concentrées ces trois dernières semaines sur plusieurs noms, dates de naissance et adresses caviardés. Le mot de «censure» a été employé, tandis que le Tages-Anzeiger a parlé d’une «honte pour le SRC».
Certains caviardages semblent incohérents, mais la plupart concernent des collaborateurs des autorités qui ont précédé le SRC, des personnes ayant fourni des renseignements ou des tiers: autrement dit, des données qui doivent être protégées par la loi.
Une autre question se révèle donc plus intéressante: non pas ce qui a été masqué dans le dossier, mais ce qui en est tout simplement absent.
Le criminel nazi à Kloten?
C’est notamment le cas d’un échange par télex entre la police cantonale zurichoise et la police fédérale datant de mars 1961. Il porte sur la présence éventuelle de Josef Mengele à Kloten (ZH) – un épisode qui peut être reconstitué grâce à des documents conservés aux Archives de l’Etat de Zurich.
Le 4 mars, un journaliste allemand signale avoir aperçu sur le balcon d’un appartement à Kloten un homme dont l’apparence correspond à la description du criminel nazi recherché. Martha Mengele, sa deuxième épouse, vit alors à cette adresse.
Ce n’est que trois jours plus tard que la police cantonale demande à la police fédérale si Josef Mengele peut être arrêté en cas d’identification. La réponse arrive le matin du 8 mars: oui. Le même matin, un homme aurait quitté les lieux avec Martha Mengele à bord d’une Volkswagen Coccinelle bleu acier, sous les yeux de la police. Le SonntagsBlick a relaté l’épisode en 1985, en s’appuyant sur les déclarations de policiers et sur des documents.
Il n'est toutefois pas sûr que cet homme ait réellement été le médecin allemand. Sven Keller, chercheur munichois spécialiste de Josef Mengele, estime qu’une présence de celui-ci à Kloten au printemps 1961 est pratiquement exclue, dans un entretien avec la NZZ am Sonntag. Il n’existe aucune preuve solide. Après l’enlèvement d’Adolf Eichmann par le Mossad en mai 1960, Josef Mengele s'est caché au Brésil. Selon Sven Keller, un voyage en Europe aurait représenté «un risque beaucoup trop important».
Or, le rapport journalier de la police cantonale du 8 mars manque aujourd’hui aux Archives de l’Etat de Zurich. Les échanges par télex avec la police fédérale ont en revanche été conservés. Dans le dossier Mengele publié par le SRC, aucune trace de ces deux documents.
«Incompréhensible»
C'est l’historienne Regula Bochsler qui a découvert cette lacune. En 2020, alors qu’elle effectue des recherches sur un spécialiste nazi des explosifs, elle découvre aux Archives fédérales une note faisant potentiellement référence à Josef Mengele. A ce moment-là, le SRC lui refuse l’accès au dossier. Celui-ci n’a été rendu public que cette année, après une plainte déposée par l’historien Gérard Wettstein.
Entre-temps, Regula Bochsler poursuit ses recherches. Aux Archives de l’Etat de Zurich, elle retrouve les documents relatifs à la surveillance menée à Kloten ainsi que le télex. Et récemment, elle a retrouvé les mêmes documents dans un dossier de la division de la police du Département fédéral de justice et police, aux Archives fédérales.
Pourquoi ces documents y figurent, mais pas dans le dossier Mengele, elle ne peut ni ne veut en juger. Pour elle, les procédures et décisions prises au sein de l’administration fédérale sont «incompréhensibles». Elle note:
Le SRC souligne que le dossier publié correspond au fonds documentaire qui a été remis aux Archives fédérales en 2001. Il n’est aujourd’hui plus possible de reconstituer quels documents ont été intégrés au dossier auparavant. Le fait que des échanges de correspondance entre la Confédération et les cantons ne soient conservés que d’un seul côté n’est «pas inhabituel».
Ces lacunes ne constituent donc pas une preuve d’une dissimulation a posteriori, encore moins d’une quelconque conspiration. Elles soulèvent toutefois une autre question: dans quelle mesure les autorités de sécurité de l’époque documentaient-elles leur travail? Et dans quelle mesure est-il encore possible aujourd’hui de reconstituer ce qu’elles savaient, les mesures qu’elles ont prises – et celles qu’elles n’ont pas prises?
Adapté de l'allemand par Tanja Maeder
