Comment le Mossad a recherché Josef Mengele à Montreux
Le service de renseignement israélien, le Mossad, a vraisemblablement recherché en Suisse Josef Mengele, criminel de guerre nazi et médecin au camp de concentration d’Auschwitz. C’est ce qui ressort de documents jusqu’ici tenus secrets, publiés jeudi par le Service de renseignement de la Confédération (SRC).
Dans ce dossier de 217 pages, constitué en grande partie d’articles de presse, une note de la Police fédérale datée du 2 juin 1964 retient particulièrement l’attention. Elle fait référence à un rapport concernant l’apparition, quelques semaines plus tôt, d’un certain «Monsieur Socker» à l’internat Monte Rosa de Montreux (VD).
A l’époque, Karl-Heinz Mengele, âgé de 17 ans, y était scolarisé. Il était le fils de Karl Mengele, frère de Josef Mengele, et de Martha Mengele. Après la mort de Karl en 1949, Martha a épousé son beau-frère Josef, qui s’était réfugié en Amérique du Sud. Karl-Heinz était ainsi à la fois le neveu et le beau-fils du médecin d’Auschwitz.
Cette situation a éveillé l’intérêt de ceux qui traquaient Josef Mengele. Parmi eux figurait le mystérieux Monsieur Socker. Un compte rendu de sa visite est joint à la note de la Police fédérale. Son auteur n’est pas identifié, mais le document provient vraisemblablement de la direction de l’internat.
Le mystérieux visiteur venu d’Israël
Socker s’était présenté au Collège Monte Rosa dans la matinée du 14 mai 1964, affirmant vouloir s’entretenir d’une affaire médicale. Comme personne n’avait le temps de recevoir ce visiteur arrivé à l’improviste, il est revenu dans l’après-midi et a alors «dévoilé son jeu», selon les termes du rapport: sa visite concernait «l’affaire Mengele». Cela faisait 19 ans, avait-il expliqué, que l’on recherchait le médecin du camp de concentration, sans être encore parvenu à retrouver sa trace.
L’interlocuteur de Socker, peut-être le directeur de l’institut de l’époque, Karl Gademann, a flairé quelque chose. Il lui a demandé sans détour s’il appartenait aux «services secrets israélites [sic]». Socker l’a d’abord nié, avant de finir par le reconnaître. Selon le rapport, il souhaitait déterminer «si l’interrogatoire du jeune homme [Karl-Heinz Mengele] permettrait d’obtenir des informations plus précises sur le lieu de séjour [de Josef Mengele]».
A l’institut, Monsieur Socker a été averti que «toute activité d’espionnage et de renseignement» était punissable. On lui a également fait savoir que ses recherches étaient inutiles, puisque «l’affaire Mengele à Montreux» était entre de bonnes mains auprès de la police à Lausanne.
La police recherchait aussi des indices
En réalité, avant même l’apparition de Socker, les autorités fédérales et cantonales avaient déjà examiné d’éventuels contacts entre Karl-Heinz ou sa mère Martha et Josef Mengele.
Dès février 1964, la Police fédérale avait, selon les documents, donné suite à une information transmise par un service de renseignement étranger: Karl-Heinz Mengele aurait pu passer Noël 1962 en Suisse avec son oncle et beau-père Josef Mengele.
A la suite d’un «échange discret» avec la direction de l’institut Monte Rosa, les autorités suisses avaient établi que Karl-Heinz n’avait reçu ni visite ni courrier de Josef Mengele et qu’il avait passé les vacances de Noël à l’étranger. Aucun séjour du médecin d’Auschwitz dans un hôtel de la région n’était par ailleurs connu, y compris sous les pseudonymes dont les autorités avaient connaissance.
Rien n’indiquait donc que Karl-Heinz et Josef Mengele se soient rencontrés en Suisse, avait conclu un inspecteur de la Police fédérale. Celui-ci semblait accorder foi aux renseignements obtenus. Le directeur de l’institut – le nom de Karl Gademann est caviardé dans le dossier – étant lui-même juif et ayant perdu des proches pendant la Shoah, «il n’a aucune raison de protéger le meurtrier d’Auschwitz».
La piste de Monsieur Socker se perd
Avant de quitter Montreux, Socker avait annoncé qu’il souhaitait reprendre contact par téléphone six à huit semaines plus tard. Les documents ne permettent pas de savoir s’il l’a effectivement fait. La Police fédérale a tenté de retrouver cet homme décrit dans le rapport comme «de taille moyenne, maigre, athlétique, avec des cheveux noirs coiffés à la mode vers l’avant».
Durant la période concernée, aucun client d’hôtel enregistré sous le nom de Socker n’a toutefois été retrouvé dans l’ensemble du canton de Vaud – ce qui n’aurait d’ailleurs rien de très surprenant pour un agent du Mossad. Son identité est donc restée «inconnue», comme l’a noté à la main l’inspecteur Gailloz.
La piste de Socker disparaît ensuite des documents. Le Mossad n’est jamais parvenu à capturer Mengele. Le médecin d’Auschwitz est mort en 1979, à l’âge de 67 ans, lors d’un accident de baignade au Brésil, où il vivait sous un faux nom. Il est ainsi mort en tant qu'homme libre. Peut-être aussi parce que Monsieur Socker avait quitté Montreux les mains vides en mai 1964.
Traduit et adapté de l'allemand
