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Immersion

«Une mafia!» Sur fond de grève, j'ai bossé avec un livreur Smood

La plateforme est dans la tourmente: depuis le début du mois, des employés sont en grève dans onze villes de Suisse romande. Salaires et conditions de travail dans les mégaphones. Du coup, on s'est demandé: à quoi ça ressemble, la soirée d'un livreur chez Smood? Immersion à Genève.
25.11.2021, 18:3426.11.2021, 07:22
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Salut, c'est moi.

Je me présente: je suis ce qu'on appelle communément une boîte. Ou plus précisément, un «sac isotherme».

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Ce nom ne te dit rien? Mais si, tu m’as forcément déjà vue, même si tu es n'es pas familier des commandes sur Smood, Uber Eats ou l'une des nombreuses plateformes de livraison.

J'ai une silhouette noire, carrée, rassurante. C'est moi qui protège ton repas et qui veille à ce que ton pad thaï ou ta pizza quattro stagioni restent bien au chaud, avant d'atteindre ton paillasson en toute sécurité. Je sillonne les rues des centres-villes sur le dos d'un livreur. A vélo, en scooter ou même au volant d'une voiture, je suis partout.

Bon, en ce moment, c'est un peu galère. Je me promène un peu moins depuis que des employés romands sont en grève, afin de réclamer des conditions de travail et une rémunération correctes. Tu les as probablement vus distribuer leur pétition, en allant faire tes courses à la Migros ces derniers jours. (Oui, le géant orange détient 35% dans la société.) Et peut-être même que tu fais partie des 12 247 signataires.

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Mon livreur, c'est un «smooder». Son vrai prénom? Bah... tu t'en fiches un peu. Tu lui dis bonjour et merci. Parfois lui souhaites-tu bon courage, quand tu sais qu'il pleut des cordes et qu'il vient de monter quatre à quatre les escaliers jusqu'au 4e étage de ton immeuble.

Et puis, ils se ressemblent tous, de toute façon, avec leur uniforme et leur casquette au logo rose. Celui qui t'importe vraiment, celui que tu attends, c’est moi. Ou plutôt, ce que je conserve dans mon ventre.

Tu viens, on bosse un peu?

17h50.

La nuit est tombée sur Genève. Mon smooder passe devant la gare Cornavin. Il attend un signal de l'application pour lui annoncer une nouvelle commande. Sauf que, pour le moment, elle se fait un peu désirer.

Dehors, il fait un froid de canard. Mais mon smooder a de la chance: il a pu emprunter sa voiture à un collègue. Ce jour-là, l'entreprise n'avait plus de véhicule de service à dispo. Il aurait pu éventuellement prendre un scooter, mais avouons-le, il se serait gelé. Il éprouve une sincère admiration pour ses collègues sur deux roues, qui affrontent le vent glacial pendant des heures.

En revanche, avoir son propre véhicule a un prix: l'essence, c'est pour sa pomme. L'entreprise ne rembourse pas les frais.

Au fait, comment ça fonctionne ces commandes?
Quand tu as la flemme de cuisiner, ça se passe comme ça: après avoir vérifié que tu as bien payé, le «back office» de Smood transmet ta demande au restaurant, qui va préparer ton plat. La commande est adressée au livreur le plus proche, le plus disponible et le moins chargé. Dès qu'il a été «élu», celui-ci reçoit une notification, environ 10 à 15 minutes avant l'heure de livraison, sur son téléphone. Il reçoit alors les informations concernant le restaurant, le plat et ton adresse.

Entre nous, moi, j'aime bien quand il prend la voiture. On va plus loin, plus vite, plus longtemps. Les scooters et les vélos doivent se limiter à des secteurs restreints. En voiture, mon livreur peut me balader jusque dans la périphérie de Genève.

18h20.

Bon, ça commence à devenir longuet. Parfois, on peut poireauter jusqu'à soixante minutes. Une heure à ne rien faire, à rouler dans le vide. Il ne compte plus les heures perdues depuis qu'il a commencé. Dans ces moments-là, mon smooder se parque. Attrape un café. Discute avec des collègues, d'autres smooders désœuvrés. Ils se serrent les coudes. Beaucoup se connaissent, il y a pas mal de frontaliers, sur Genève.

Pour l'instant, mon smooder roule. Il arpente les zones «où ça sonne», comme il les appelle. Des secteurs où les commandes tombent plus facilement. Tous les livreurs ne les connaissent pas. Mon smooder, ce sont des «connaissances bien informées» qui les lui ont données.

Il s'impatiente. Il finit par se résoudre à téléphoner à son «manager». Il s'agit d'une personne du back-office qui a les yeux sur toutes les livraisons et qui a le pouvoir de décider, à distance, de lui en confier une directement.

Mon smooder a de la chance, cette fois: le manager lui répond. C'est son seul contact en cas de problème. Certains ne répondent pas, «ils n'en ont rien à foutre», pense mon camarade.

Mon smooder
Ouais, allô? Tu peux me mettre sur un truc, s'il te plaît? Je commence à en avoir marre de tourner en rond.
Le manager
Salut. Ça arrive, ma foi. Tu bosses depuis quelle heure? Midi? Ahhh, c'est du bon boulot. Bravo. Bon, attends deux secondes, je t'envoie quelque chose.

Mon smooder raccroche. Deux secondes plus tard, il reçoit la précieuse commande. Il sourit, puis marmonne dans sa barbe: «Voilà, c'est ça en fait, faut pas se laisser faire!»

Certains de ses collègues craignent les patrons. Ils n'osent pas se plaindre, par peur de se voir retirer des shifts. Mon smooder lui, il n'hésite pas à donner de la voix.

«J'ai les reins solides, moi. Mais Smood, c'est une mafia. Si tu dis rien, tu te fais bouffer»

L'adresse du restaurant s'affiche sur l'écran de son Smartphone. A partir de maintenant, mon smooder peut commencer à être rémunéré. Bah oui, il est livré «à la course». Il n'est pas payé à l'heure. C'est un chronomètre dans l'application qui influence sa fiche de paie. Pour te faire une idée, une course dure environ 30 minutes entre la localisation du restaurant et le moment où il dépose ton burger entre tes mains.

Dans la foulée, mon smooder active un second chronomètre. Le sien. Histoire de s'assurer qu'il ne se fait pas «flouer», car il se méfie: il a d'ailleurs des doutes sur le comptage des heures du mois dernier. Désormais, il note tout.

C'est parti, le compteur tourne. Au volant de sa voiture, il sillonne les rues du centre-ville. La circulation est dense. Le GPS le mène à un restaurant asiatique, non loin de Plainpalais. Evidemment, nulle part où se garer. Mais ça, il en a l'habitude. Et c'est l'un des (rares) inconvénients de ne pas fendre le trafic en scooter.

En voiture, ça relève du freestyle. Mon smooder dégote le Graal à quelques dizaines de mètres de l'établissement. Tout sauf une place officielle, bien sûr. Il met les feux de panne et me hisse à la hâte sur son dos. Dans son boulot, le temps n'a jamais autant été de l'argent.

18h47.

Nous pénétrons ensemble dans le restaurant. La patronne lui tend le colis, il s'assure que le numéro de commande correspond (s'il se plante sur une livraison, c'est déduit de son salaire), puis me confie l'emballage tout chaud. Il est 18h49, j'avale des rouleaux de printemps et du riz cantonnais.

18h51.

Retour à la voiture, mon smooder me glisse délicatement sur le siège passager. Nous roulons une vingtaine de minutes, direction la périphérie de Genève.

Il garde les yeux fixés sur la route. A quoi pense-t-il? A ses collègues de Smood, nombreux à train de faire grève, ce soir encore? Lui, il n'a pas le temps de se joindre à la troupe. Il compatit avec ses camarades, mais il faut qu'il travaille. Pour payer le loyer, les factures.

Le 11 novembre, à Lausanne, des collègues de mon smooder menaient une action pour réclamer de meilleures conditions de travail.
Le 11 novembre, à Lausanne, des collègues de mon smooder menaient une action pour réclamer de meilleures conditions de travail. Image: KEYSTONE

Cela ne l'empêche pas d'éprouver une grande solidarité envers ses compagnons de route. Il comprend bien leurs revendications.

Il l'a toujours dit:

«Les smooders, entre eux, ils se donnent de la force»

19h15.

Le véhicule ronronne doucement dans une rue tranquille. Nous sommes dans un quartier résidentiel, les villas sont cossues. Nous voilà arrivés. Méticuleusement, mon propriétaire m'extirpe de l'habitacle et me mène jusqu'au perron, où l'attendent les heureux clients. Ils sont affamés. Mais ne lui laissent aucun pourboire.

Je sais que mon smooder préfère recevoir les bonnes mains en liquide. Quand ses clients versent un pourboire sur le montant de la commande, par carte bancaire, il n'est même pas certain de le toucher. Il est même intimement persuadé que Smood met la main dessus.

Mon smooder me dit souvent:

«C'est opaque, tout ça»

Il éteint son chrono. Il faudra attendre une nouvelle commande pour le réveiller. Parfois, il est tenté de le faire durer un peu plus longtemps. D'attendre cinq minutes de plus pour quelques centimes de plus. Mais il ne le fait pas, préférant le sentiment d'être réglo.

19h17.

Coup de chance! Sitôt remis en route, voilà une nouvelle notification. Un restaurant chic de la Rive gauche. Le chronomètre redémarre. Nous fonçons.

Manque de bol, on a été un peu rapides. Le plat n'est pas prêt lorsque nous nous pointons à la porte de service de l'établissement. Il nous faut patienter trente bonnes minutes dans le froid. Et pas grand-chose pour s'occuper, si ce n'est pianoter sur son téléphone et se perdre sur Instagram. Le visage mordu par la bise de novembre. Enfin, son visage. Moi, je ne suis qu'une boîte, après tout.

19h54.

Un serveur vient finalement nous confier le précieux sac en carton. Rapide contrôle de routine: «fricassée de volaille sautée à la forestière». Miam. Mon livreur commence aussi à avoir faim. De temps en temps, certains restaurateurs généreux lui offrent un petit encas rien que pour lui. Deux jours plus tôt, il a même eu droit à des sushis!

Plus tard, il se laissera peut-être tenter par un MacDo. Lui n'est pas à dix francs près, mais il a des collègues qui ne se l'autorisent pas.

Chaque centime compte donc, pour beaucoup, un Tupperware sur le pouce fait souvent l'affaire.

Mais, pour l'instant, pas le temps de grignoter. D'autant que le prochain client est classé comme «important». Je ne t'ai pas dit? Sur l'appli, certains ont droit à cette étiquette spéciale. Sans que tu le saches, il se peut que tu sois pourvu d'un signe distinctif, toi aussi.

Mon livreur ignore ce qu'il faut faire pour obtenir ce statut particulier. Il sait seulement que ce sont généralement des clients «avec des moyens», voire des personnes connues. Dans ce cas-là, il ne les voit même pas: il remet la commande à un employé de maison ou à un gardien.

20h20.

On fait irruption dans un immeuble de standing. Marbre, bois vernis et marqueteries dans l'ascenseur. Un homme nous accueille, en peignoir de satin à moitié ouvert sur son torse nu. Ambiance. Il est en pleine conversation téléphonique et ne s'exprime qu'en anglais. Il m'adresse un sourire concupiscent. Je l'excuse: il faut dire que je transporte avec moi une alléchante fricassée de poulet.

Mon smooder en a vu d'autres. Un jour, une cliente l'a fait rentrer chez elle. Il la soupçonne d'avoir eu d'autres appétits.

Là encore, pas de pourboire. Dommage. Ce genre de clients peut donner jusqu'à 50 francs. Dans ce genre de cas, il n'est pas rare que mon smooder finisse sa soirée plus tôt que prévu. La plupart du temps, il tourne jusqu'à 22h. Même les soirées calmes, quand les commandes ne pleuvent pas. Comme ce soir. Ça bouge davantage les week-ends.

21h36.

D'autres livraisons, d'autres boîtes en sagex au parfum alléchant soigneusement emballées dans leur cornet en papier, d'autres immeubles, d'autres rangées de marche, d'autres sourires contrits. Toujours, la même mécanique bien huilée.

En attendant la fin de son shift, mon smooder se surprend à fantasmer sur la suite, sur ses autres projets. Il ne compte pas rester smooder toute sa vie, oh ça non! Mais en attendant, il espère que Smood prendra des mesures d'ici janvier prochain.

«Passer au salaire à l'heure, par exemple, ça serait le rêve»

Dernière livraison, mon smooder arrête le chrono. A cette heure-ci, il a gagné un peu plus de 140 francs nets.

Demain est un autre shift. Il y aura d'autres commandes. Qui sait: peut-être la tienne.

Parlons sérieux, votations: Marie-Adèle n'y comprend pas grand-chose.

Et pour approfondir le sujet, parlons ubérisation!

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