«J’avais peur pour ma vie»: ce Suisse a dû fuir Trump et sa police
Marc Petitpierre est un Suisse d'origine installé dans la ville américaine de Charles Town, en Virginie-Occidentale. Contraint de fuir le pays où il avait passé toute sa vie, il s’est fait délivrer un passeport d’urgence par l’ambassade de Suisse à Washington, a rassemblé ses affaires, s’est rendu à l’aéroport et s’est envolé pour la Suisse. Le 8 décembre 2025, il a atterri à Zurich, la ville où il était né, 74 ans plus tôt.
Depuis, presque tous les jours, il se tient sur une place du centre-ville, en short, chaussettes de tennis remontées et casquette de baseball, brandissant des pancartes faites maison et ornées de slogans politiques.
Rédigés en anglais, ceux-ci visent le plus souvent Donald Trump. Tantôt avec humour, tantôt avec sarcasme, le septuagénaire commente ainsi la politique du milliardaire républicain.
Pris dans les rouages de la politique de Trump
Lorsqu’il lance un «Hi, how are you» aux passants intrigués, il ressemble à un mirage tout droit venu des Etats-Unis. Et pour cause: Marc Petitpierre a passé sa vie à diffuser ses opinions sur les places publiques, jusqu’à ce que l’homme dont il inscrit le plus souvent le nom sur ses pancartes finisse par lui causer de sérieux ennuis.
Il a fui l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence chargée de faire appliquer la politique migratoire stricte de Trump. Marc Petitpierre se considère comme binational, tandis que l’ICE le considère comme un immigré ayant commis des infractions.
L’agence a récemment fait parler d’elle. Plus précisément de ses agents, patrouillant dans les villes à la recherche d’immigrés sans statut de séjour régulier. Ils emploient des méthodes parfois brutales. Deux Américains ont ainsi été tués lors d’opérations à Minneapolis. Dimanche dernier, un Vénézuélien a été blessé par balle par un agent de l’ICE.
Des prises de position qui créent des tensions
Marc Petitpierre s’est retrouvé dans le collimateur de l’ICE en 2018. Il vivait alors à Martinsburg, une petite bourgade de Virginie-Occidentale, et manifestait régulièrement sur la place centrale.
Brandir des pancartes politiques occupe la vie de cet expatrié depuis les années 1960. Alors adolescent, il avait été inspiré par le mouvement étudiant Free Speech Movement de l’Université de Berkeley, près de laquelle il avait grandi.
Depuis la première élection de Trump en 2016, les critiques de Marc Petitpierre n'ont plus eu qu'une seule cible. Ses manifestations quotidiennes débouchaient régulièrement sur des altercations avec des passants et les autorités. Le climat politique y était pour quelque chose. La Virginie-Occidentale vote majoritairement républicain.
Dans le comté de Jefferson, celui de notre interlocuteur, 54% des électeurs avaient voté pour Trump en 2016, contre 57% en 2024.
Au départ, une bête amende de stationnement
Mais le militant se faisait aussi remarquer par son tempérament. Il ne mâche pas ses mots et s’est déjà retrouvé impliqué dans un sérieux conflit de voisinage. En novembre 2017, deux femmes ont porté plainte pour harcèlement. Le tribunal local a certes acquitté Marc Petitpierre par la suite, mais l’ICE s’est intéressée à lui au cours de la procédure, en avril 2018.
En août 2019, un conflit autour d’une amende de stationnement a lui aussi dégénéré. Alors qu’il menait son action comme d'accoutumée, il a reçu une contravention pour sa voiture. L’amende avait beau n'être que de 5 dollars, il était persuadé qu’il s’agissait d’une mesure de harcèlement politique.
Lorsqu’il est allé contester sa contravention auprès de l’administration communale, l’employée s’est sentie menacée et a appelé la police. En conséquence, il a passé environ deux mois dans la prison régionale de Martinsburg.
Sur les conseils de son avocat commis d’office, il s’est dit prêt à accepter l’amende ainsi qu’une condamnation pour entrave à l’action des autorités en échange de sa libération. «Mais l’ICE est alors intervenue et a empêché ma libération», raconte Marc Petitpierre.
Il a ainsi passé quatre mois et demi supplémentaires dans un centre de détention de l’ICE à York, en Pennsylvanie, craignant l'expulsion. Pendant cette période, il a perdu son logement, et ses amis n’ont pu sauver qu’une partie de ses affaires.
Marc Petitpierre, qui souffre de diabète, décrit des conditions de détention épouvantables:
Lorsqu’il s’est mis à tousser fortement, il affirme avoir été conduit chez un médecin, qui a découvert un nodule dans son poumon. Il a finalement été libéré contre une caution de 4000 dollars (3330 francs).
Une fois libre, il a lancé une campagne de financement participatif au cours de laquelle 91 personnes lui ont versé un total de 3160 dollars (2630 francs). De quoi lui permettre de couvrir ses frais d’avocat et de reprendre pied dans son quotidien. Sa maladie a également retardé la procédure engagée contre lui.
L’ICE n’est pas parvenue à convaincre le juge de l’expulser sur la base d’une condamnation pour violences domestiques. L’agence n’a toutefois pas abandonné et a fouillé son passé à la recherche d’autres infractions. De son côté, le Zurichois a cherché à prouver qu’il était non seulement suisse, mais aussi américain.
Une complexe question de nationalité
L’affaire est aussi complexe que le droit américain de l’immigration, dans un pays où Marc Petitpierre a passé environ 70 ans.
Il est né le 26 décembre 1951 à Zurich. Peu après, sa mère s’est séparée de son père suisse et est tombée amoureuse d’un ingénieur naval originaire, comme elle, de France. Lorsque celui-ci a accepté une offre d’emploi aux Etats-Unis, le couple s’est installé en Californie avec Marc et son frère en 1958. Ils se sont mariés et, selon Marc Petitpierre, ont rapidement obtenu la nationalité américaine. Le nouveau mari de sa mère l'a adopté. Il n'a alors plus jamais eu de contact avec Zurich ni avec son père biologique.
En tant qu’enfant de deux Américains, le militant pensait pouvoir lui-même se nationaliser à partir de 12 ans. Mais, de toute sa vie, il n’a jamais demandé de passeport. Cela n’a rien d’inhabituel aux Etats-Unis, où environ la moitié de la population se trouve dans le même cas.
La crainte d'être à nouveau enfermé
Marc Petitpierre et son avocate ne sont pas parvenus à convaincre les juges qu’il avait la double nationalité. De son côté, l’ICE a découvert, dans son dossier, une infraction remontant à plusieurs décennies et a de nouveau demandé son expulsion.
En 1972, alors âgé de 20 ans, l'activiste avait été condamné dans l’Etat du Maine (nord-est) pour avoir vendu une petite quantité de marijuana. Marc Petitpierre résume:
Fin 2025, tout s'est accéléré. Son avocate a décidé de ne plus le représenter en raison de divergences de vues. Quand il a reçu une convocation en présentiel devant le tribunal pour le 8 décembre, il a paniqué. Les audiences précédentes s’étaient déroulées par visioconférence. Il se souvient:
Début décembre, acculé, il s’est rendu à Washington, à l’ambassade de Suisse. Il s’y est fait délivrer un passeport d’urgence. Il a trouvé un vol bon marché, a rassemblé ses affaires et s’est rendu à l’aéroport. Le soir du 7 décembre, l’estomac noué, il a rejoint la file d’attente du contrôle des passeports et a tenté de se faire aussi discret que possible.
Il ne voulait surtout pas attirer l’attention des agents portant des vestes siglées ICE. Avec son passeport rouge à croix blanche, il a pu quitter le territoire sans encombre.
Trois semaines dans un hébergement d’urgence
Le lendemain, au lieu de comparaître devant le juge, il a atterri à Zurich, sa ville natale. Personne n'était venu le chercher. Hormis une cousine avec laquelle il avait échangé une fois sur Facebook, il ne connaît plus personne. Outre l’anglais, il parle le français, mais pratiquement pas l'allemand. Il a passé sa première nuit à l’aéroport. Le lendemain, une aumônière de l’aéroport l’a orienté vers les services sociaux de la Ville.
Pendant les trois premières semaines, il a dormi dans un lit superposé d’un hébergement d’urgence. Aujourd’hui, il vit dans un centre de santé municipal. «Mes amis me manquent, mais je suis heureux ici», confie-t-il. Et à propos de sa fuite:
Outre-Atlantique, sa disparition n’est pas passée inaperçue. Deux semaines après son départ, la veille de Noël, le journal local The Shepherdstown Chronicle a publié une lettre de lecteur. Un habitant y raconte ses rencontres avec Marc Petitpierre sur la place centrale de la ville. «Je n’aimais pas qu’il me traite de menteur. Ni qu’il me parle de choses que je ne voulais pas entendre», écrit l’homme, décrivant à quel point Marc Petitpierre pouvait agacer une partie des habitants de la petite ville. Puis le texte devient plus méditatif:
L'homme estime qu'il ne méritait pas de devenir, en quelque sorte, la victime collatérale du durcissement de la politique migratoire de Trump. L’auteur de la lettre souhaite ensuite à Marc Petitpierre de trouver la paix en Suisse. «Happy Trails, bon voyage, Marc».
(Traduit et adapté par Valentine Zenker)
