«Plus rien à faire là-bas»: on a rencontré les migrants traqués par l'ICE
Un parking, dans l’est de la ville d’Austin, Texas. Sur la gauche, la circulation gronde sur une autoroute à six voies. Sur la droite, des tours d’habitation vitrées s’élèvent vers le ciel de la capitale de cet état frontalier du Méxique.
Il est environ 7h du matin, un groupe d'hommes s’est formé autour de deux pick-up brinquebalants. L’odeur du café frais et des cigarettes flotte dans l’air, tandis que, dans l’un des véhicules, la radio diffuse des fanfares mexicaines, les bandas.
Tous hispanophones, les hommes portent des chaussures de sécurité et ont des gants accrochés à la ceinture. En ce froid matin de janvier, ils attendent le début de leur journée de travail. Un début qui n’a rien de vraiment réglementé.
C’est là un modèle économique éprouvé, et qui concerne des centaines de milliers de personnes aux Etats-Unis. Un mélange de contrats de missions temporaires et de travail au noir. Ces hommes viennent principalement d’Amérique du Sud et centrale, et font tourner l’agriculture, construisent et rénovent des bâtiments, sont envoyés pour jardiner ou vider des logements.
On a fermé les yeux pendant longtemps
Duant des années, il y a eu un accord tacite. Les Etats-Unis toléraient l’immigration illégale et obtenaient en échange une main-d’œuvre bon marché pour des emplois que presque plus aucun Américain ne voulait exercer.
L’économie avait beau en profiter, l'importance de la masse de personnes a progressivement mis les villes à rude épreuve. Durant le mandat de Joe Biden, plus de huit millions de migrants sont entrés dans le pays par la seule frontière sud.
Depuis que le retour de Donald Trump à la tête du pays, les chiffres de l'immigration se sont effondrés. Mais ce ne sont pas seulement les politiques migratoires restrictives à la frontière qui ont transformé le pays. C’est surtout la manière d’agir, contestable juridiquement et souvent violente, des agents de l’ICE qui a profondément changé la vie dans le pays d’immigration que sont les Etats-Unis.
Car depuis longtemps, l’agence ne se concentre plus uniquement sur les délinquants. Le chef de cabinet de Donald Trump, Stephen Miller, a déclaré l’objectif d’expulser 3000 personnes par jour. Depuis, de nombreux immigrés vivent dans la peur, en particulier dans ces sanctuary cities, les villes démocrates et favorables à l’immigration.
Le climat est d’autant plus tendu, après l'intervention des agents de l’ICE qui a coûté la vie à une deuxième personne en l’espace de quelques semaines. Le fait que des membres du gouvernement comme Stephen Miller aient justifié ces images choquantes en affirmant, sans fournir de preuves, que le citoyen américain abattu, Alex Pretti, était un assaillant, ne fait qu’accentuer l’inquiétude de beaucoup.
Un bastion libéral dans un état conservateur
Austin mène elle aussi une politique migratoire libérale, à rebours d’un état profondément marqué par les républicains. Partisan d’une ligne dure en matière de migration, Greg Abbott y brigue sa réélection pour un troisième mandat au poste de gouverneur.
C’est également Greg Abbott qui, autrefois, avait affrété des bus remplis de migrants pour un voyage de plusieurs jours vers la côte Est, afin de «déposer» ces personnes devant la porte des décideurs de Washington.
A Austin, en revanche, les immigrés étaient jusqu’ici protégés de ce genre d’actions. Jusqu’à récemment, du moins.
L’un des hommes présents sur le parking à l’est de la ville – il se présente sous le prénom de Pacho, mais s’appelle vraisemblablement autrement – explique que c’est précisément pour cette raison qu’il est venu chercher du travail ici il y a deux ans. Lui et ses collègues se déplacent aujourd’hui en faisant bien plus attention qu’il y a encore quelques mois, raconte ce Guatémaltèque de 34 ans.
Du travail, en tout cas, à Austin il y en a toujours à foison. Rien d’étonnant, la ville déborde de toutes parts. Depuis que de nombreuses entreprises technologiques s'y sont implantées, quittant parfois une Californie saturée pour s’installer au Texas, la capitale du Texas a lancé une multitude de grands projets de construction.
L'ICE est focalisée sur le Texas
Même si les médias en parlent relativement peu, le Texas est devenu un point névralgique des opérations de l’ICE. Un quart de toutes les arrestations du pays ont lieu dans celui que l'on surnomme le Lone Star State. Fin janvier, plus de 50 000 personnes avaient été interpellées, selon le ministère de l’Intérieur.
Le fait que l’ICE intervienne ici de manière disproportionnée n’a rien de surprenant. Près d’un quart de la population se définit comme hispanique, soit originaires d’Amérique centrale ou du Sud. Et celles-ci se sont retrouvées en particulier dans le viseur du régime des expulsions.
S’y ajoute la longue frontière terrestre avec le Mexique. Des régions comme la vallée du Rio Grande figuraient, sous le gouvernement Biden, parmi les points chauds où l'on franchissait illégalement la frontière.
Ici, sur les tronçons où aucun mur n’a été érigé, il était en effet relativement facile d’entrer aux Etats-Unis. Les deux pays ne sont séparés que par un fleuve de 30 mètres de large, que de bons nageurs peuvent traverser avec peu de risques.
Les localités le long de la frontière sont marquées par l’immigration et ont connu une forte croissance ces dernières années. La population de la ville de Laredo, par exemple, a augmenté de plus de 10% depuis 2010. Près de 100% de ses habitants sont hispaniques.
Les Latinos ne se sentent plus en sécurité
L’un d’entre eux est Hernando Ramirez. A quelques mètres d’un véhicule de la Border Patrol, la brigade douanière, cet ancien chauffeur poids lourds a lancé sa ligne dans les eaux brunâtres du Rio Grande en regardant vers l’autre rive du fleuve. Autrefois, il traversait souvent la frontière à pied, raconte ce Mexicain de naissance:
Aujourd’hui, l'homme se tient à l’écart du poste-frontière.
«Je n'ai plus rien à faire ici», dit le sexagénaire au visage buriné et aux bras tatoués, en esquissant un geste ample de la main en direction de son pays d’origine.
Ce qu'il s’est passé lors d'opérations de l’ICE l’a effrayé, raconte Hernando Ramirez:
Même les élus condamnent l'ICE
Ce sentiment, Vanessa Fuentes le connaît elle aussi. Ayant grandi comme fille de migrants mexicains, cette démocrate s’est engagée très tôt en politique. Elle siège désormais au conseil municipal d’Austin et est citée comme une possible future maire de la ville.
Dans la capitale texane, les manifestations se succèdent. Par exemple devant l’hôtel Hyatt, au bord du Colorado River, où de nombreux agents de l’ICE sont logés. «Stoppez la terreur de l’ICE», scandent les manifestants en frappant sur des casseroles pour faire du bruit. Des protestations ont également lieu régulièrement devant l’hôtel de ville. Et Vanessa Fuentes s’est activement rangée du côté des manifestants.
La semaine dernière encore, elle avait serré la main de nombreux protestataires sur place, avant de recevoir une pétition. 10 000 personnes y exigeaient que la ville mette fin à sa coopération avec les autorités fédérales. Elle a expliqué:
Ces déclarations auront sans doute peu d’effet. Car c’est un schéma que l’on observe dans de nombreux endroits aux Etats-Unis, des villes dirigées par des démocrates libéraux se dressent avec un succès limité contre la politique migratoire de l’administration Trump.
En réalité, le président semble même stimulé par ces responsables politiques locaux frondeurs, comme l’a montré le cas de Minneapolis et de son maire Jacob Frey.
Là aussi, dans la nuit de mercredi à jeudi, des protestations ont de nouveau dégénéré dans les rues. Un apaisement paraît de plus en plus improbable aux Etats-Unis. Bien au contraire, les signes annoncent une nouvelle escalade. (trad. joe)
