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Image: Shutterstock / montage saïnath bovay
Interview

Eglise et abus: «Comme tout le monde est en faute, tout le monde se tait»

Plus de 300 000 enfants ont été victimes de violences au sein de l'Eglise en 70 ans. Voilà les conclusions accablantes d'un rapport français publié ce mardi. Sociologue à Lausanne, Josselin Tricou a participé à cette enquête. Il analyse le rôle de la masculinité particulière des prêtres dans ces scandales.
05.10.2021, 18:4711.10.2021, 10:18
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Jusqu'au début des années 2000, l'Eglise catholique a manifesté «une indifférence profonde, et même cruelle à l'égard des victimes». Voici les conclusions accablantes du rapport dévoilé ce matin par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE). Les chiffres sont frappants: l'enquête estime à 330 000 le nombre de mineurs victimes de violences ou d'agressions sexuelles de la part de religieux ou de laïcs travaillant pour l'Eglise en France entre 1950 et 2020.

Sociologue des religions à l'Université de Lausanne, Josselin Tricou a collaboré à ce travail d'enquête. Il vient également de publier Des soutanes et des hommes, un livre dans lequel il décrit la masculinité particulière imposée aux prêtres.

Les prêtres ne sont pas des hommes comme les autres, selon vous?
Josselin Tricou: Du fait des exigences de l'Eglise, les prêtres ont des caractéristiques particulières: le célibat, le port de la robe, la non-violence, etc. Tout ça fait que ce sont des hommes atypiques par rapport au modèle masculin valorisé par la société, c’est-à-dire un homme hétéro, marié, avec un certain pouvoir sexuel, économique et politique. Ce qui est important de comprendre, c'est que souvent on divise la société en deux: les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Mais, en réalité, cette hiérarchie crée aussi des catégories parmi les hommes, et certaines sont moins valorisées que d'autres.

Et où se situent les prêtres dans cette hiérarchie?
Il y a une sorte de tension à ce sujet. Jusque dans les années 60 en France, le prêtre était considéré comme un notable. La prêtrise était une forme d'ascension sociale. Mais, progressivement, il y a eu une dévaluation de ce statut, et une sorte de suspicion est apparue.

«Aujourd'hui, le premier réflexe quand on parle d'un prêtre, c'est de le traiter de pédophile»

Pourquoi souhaitiez-vous mettre cette masculinité si particulière sous la loupe?
Je suis un jeune homme né dans une famille catholique. J'ai été membre, à l'essai, dans une congrégation religieuse. En parallèle, je faisais déjà des études de sociologie et, peu à peu, j'ai vu une crispation s'installer, au sein de l'institution, autour des questions de genre. Le fait d'être à l'intérieur de l'Eglise m'a aussi permis de récupérer tout un savoir auquel je n'aurais pas forcément eu accès autrement.

Dans votre livre, vous décrivez comment l'Eglise a pu, par moments, être un espace protecteur face à l'homophobie, ce qui paraît contradictoire avec sa doctrine. Expliquez-nous...
C'est assez simple. Bien sûr, aujourd'hui nous avons une certaine tolérance face à l'homosexualité. Mais il ne faut pas oublier que, dans les années 80, l'homophobie était une doctrine d'Etat. Donc il y avait ce que j'appelle des «vocations placard»:

«Pour un certain nombre d'homosexuels, l'Eglise et son célibat imposé était une manière de s'épanouir»

Mais comme les sociétés occidentales abandonnent l'homophobie, le «placard» de l'Eglise est de plus en plus visible. Aujourd'hui, le nombre de prêtres a fortement diminué, il y a une sorte de fuite des hétéros qui abandonnent le sacerdoce pour se marier, et donc, proportionnellement, les homosexuels sont plus nombreux au sein de l'Eglise.

«Sur le terrain, j'ai pu recenser un certain nombre d'expressions comme "la grande folle de sacristie"»

Les personnes concernées ont pris conscience qu'elles n'étaient pas toutes seules et en parlent à demi-mots entre gens de confiance. Il y a des tensions en interne pour empêcher que ces «placards» deviennent perceptibles de l'extérieur. Certains prêtres homosexuels ou hétéros tolérants se retrouvent donc en porte à faux. Ils se sentent obligés d'appeler à manifester contre le mariage pour tous pour ne pas prendre le risque de se faire dénoncer comme homosexuels.

Dans ces conditions, pourquoi l'Eglise continue-t-elle de s'opposer à l'homosexualité?
C'est une bonne question. On pourrait penser qu'il serait beaucoup plus simple de juste reconnaître que l'on s'est trompé. Mais l'Eglise catholique ne le fait pas parce que c'est compliqué pour elle de se dédire sur ce qu'elle dit depuis des siècles.

«L'Eglise parle au nom de Dieu, et la parole de Dieu ne change pas»

En réalité, elle évolue, mais à très petits pas. L'autre raison, c'est que les «vocations placards» ont fortement structuré l'institution. Cela concerne beaucoup de gens, des prêtres, mais aussi des évêques. Eux-aussi sont confrontés à l'autocensure que je viens d'évoquer. Finalement, il y a également un problème de clientélisme. Qui va à l'église? Une bourgeoisie conservatrice qui tient à défendre la doctrine de toujours. L'Eglise a donc peur de perdre encore plus de fidèles.

Vous avez contribué au travail de la CIASE dont le rapport a été dévoilé ce matin. A quel point la masculinité particulière que vous décrivez dans votre livre joue un rôle dans ces scandales?
J'ai participé durant deux ans à l'enquête auprès des victimes. Il y a effectivement un lien, mais ce n'est pas celui que certains catholiques ont tendance à faire, c'est-à-dire l'association entre homosexualité et pédocriminalité. En réalité, c'est lié au silence général autour de la sexualité des prêtres. Le célibat s'impose à tous, mais cela veut aussi dire pas de rapports sexuels et pas de masturbation. Cela crée un tabou qui a des répercussions:

«Comme tout le monde est en faute, tout le monde se tait»

L'autre enjeu, c'est que c'est dans le discours de l'Eglise, le père, religieux ou de famille, est le chef. Cela lui confère un pouvoir énorme, tant sur les femmes que sur les enfants. L'autorité du prêtre n'a pas de contrepouvoir, il a toujours le dernier mot. Dans le rapport de la CIASE, nous avons calculé la probabilité d'être confronté à des violences en fonction des lieux fréquentés:

«Ce qui ressort, c'est que la deuxième sphère de socialisation la plus violente, derrière la famille, c'est l'Eglise»

Quelles sont les solutions pour apaiser l'institution?
On sait que les endroits où il y a le moins de violence ce sont ceux où le pouvoir est partagé entre hommes et femmes, où la sexualité n'est pas un tabou et où les enfants ont la possibilité de s'exprimer. Mais il est extrêmement difficile pour l'Eglise catholique de changer, car elle a fait de cette masculinité sacerdotale sa signature. C'est une particularité qu'elle a par rapport aux autres Eglises chrétiennes. Revenir là-dessus, cela reviendrait à se protéstantiser en quelque sorte. Par ailleurs, beaucoup de fidèles ignorent totalement l'histoire de l'Eglise. Quand on leur dit que pendant 1000 ans les prêtres pouvaient se marier, c'est totalement inaudible pour eux. Ils sont persuadés que l'Eglise a toujours été ainsi, comme Jésus-Christ l'a voulu.

«Des soutanes et des hommes. Enquête sur la masculinité des prêtres catholiques», PUF, 2021

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