«Beaucoup de pratiques de réseautage confinent à la corruption»
Au printemps 2026, fedpol communique dans l’urgence. Sa directrice se présente face caméra dans les trois langues nationales: un agent a été corrompu et a vendu des informations à une organisation criminelle active dans le trafic de drogue. Quelques années plus tôt, c’était un policier valaisan qui était acheté par des trafiquants albanais.
Il y a aussi eu ces fonctionnaires de l’Ofrou qui ont été condamnés pour avoir donné des informations à une entreprise valaisanne soupçonnée d’avoir des liens avec une mafia italienne, des politiques romands qui ont accepté des cadeaux d’Etats étrangers potentiellement hostiles à la Suisse, des banquiers qui valident des crédits douteux en échange de futurs mandats, des inspecteurs du travail soudoyés, des agents de détention vaudois qui trafiquent avec des détenus…
La liste des affaires de corruption en Suisse romande est très longue. Certaines ont conduit à des condamnations pénales. D’autres ont été ignorées. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg, bon nombre de situations ne sont simplement jamais détectées.
Mais l'Université de Genève vient de se doter d’un centre dédié à la corruption et co-dirigé par la philosophe et spécialiste de la philosophie politique, Emanuela Ceva. Le Research Center for Corruption Studies a déjà lancé de nombreux projets qui, peut-être, permettront de faire évoluer la sensibilité helvétique sur ces questions.
Vous êtes à la tête du premier centre de recherche suisse sur la corruption. Comment ce centre a-t-il vu le jour en avril 2025?
Nous avons obtenu un financement du Fonds National Suisse de recherche pour un projet intitulé «The Margins of Corruption».
Ce financement court jusqu’en juillet 2027. Il nous a permis de fonder le centre et de soutenir des recherches qui approfondissent les relations entre corruption et responsabilité de fonction.
Je perçois un important problème de sous-détection de la corruption en Suisse. Partagez-vous ce constat et si oui, quelle en est la cause?
Oui. Le problème principal, c’est que nous avons une vision très étroite de la corruption alors qu’il y a beaucoup de pratiques de népotisme, de réseautage et parfois même de solidarité qui peuvent confiner à la corruption. Cette définition restrictive est notamment utilisée par des organisations internationales comme Transparency international (Red. ONG qui lutte contre la corruption). C’est donc un problème culturel assez large.
Dès lors, quel est le niveau réel de corruption en Suisse?
Nous n’avons pas de données solides à ce sujet. Les classements internationaux placent toujours la Suisse dans les pays les mieux notés, mais le niveau réel devrait être évalué par des études ultérieures.
Une partie de votre projet de recherche a consisté à redéfinir la corruption…
Oui. La définition habituelle de la corruption estime que sa motivation est la satisfaction d’un intérêt personnel. Notre recherche montre que la corruption devrait être comprise de manière plus large comme un déficit de responsabilité de fonction, c’est-à-dire le moment où un fonctionnaire public utilise son pouvoir pour un agenda qui n’est pas justifiable par rapport au mandat de sa fonction. Cela peut être en vertu d’un intérêt personnel, de celui d’un tiers ou d’une autre organisation.
Cette nouvelle définition inclut donc les conflits d’intérêts?
Les conflits d’intérêts créent des occasions de corruption, notamment lorsqu’ils opposent les intérêts qu’une personne a à titre privé à ceux qu’elle est chargée de servir dans l’exercice de ses fonctions publiques.
Cette situation n’implique pas nécessairement qu’il y ait corruption: la personne concernée peut agir de manière tout à fait responsable et conformément aux exigences de sa fonction. Le conflit d’intérêts crée néanmoins une occasion de corruption.
Quel est le rôle de la psychologie dans la corruption?
Ce type d’acte a évidemment une composante psychologique et émotionnelle. Sur le plan psychologique, il s’agit notamment de la pression à se conformer aux pratiques d’une institution, même si celles-ci ne sont pas complètement adéquates.
D’un côté, on a peur de contester et de l’autre, on n’a pas les outils conceptuels pour le faire. C’est pour cela qu’il faut développer des compétences de citoyenneté critique dans les écoles déjà, ce que notre centre propose. L’éthique publique de la responsabilité de fonction, c’est la clé de la lutte contre la corruption.
Selon vous, la motivation matérielle n’est pas la plus importante dans les actes de corruption, alors que le sens commun estime justement qu’elle se réduit plus ou moins à des pots-de-vin…
Au 17e siècle, le philosophe anglais Thomas Hobbes évoquait la soif de pouvoir comme moteur principal des actions humaines, notamment parce que le pouvoir - contrairement aux biens matériels - est illimité.
Dans la littérature, on distingue entre la petite corruption, qui comporte toujours un échange matériel, et la grande corruption qui est surtout une affaire de pouvoir. Cela permet aussi de comprendre pourquoi des personnes très riches, dont on ne peut pas penser qu’elles ont une motivation matérielle, sont néanmoins corrompues.
L’intérêt est-il d’utiliser la dette ou simplement de savoir qu’elle existe?
Les deux. Parfois quelqu’un fait quelque chose pour favoriser un ami sans qu’il n’y ait aucune demande en ce sens. C’est-à-dire qu’il n’y a même pas d’agent corrupteur. Ces choix sont motivés par l’estime de soi et l’influence conférée par le pouvoir, deux aspects qui sont toujours auto-référencés.
C’est la clé qui manque. Or, il y a très peu de formations éthiques pour les employés des administrations publiques en Suisse et les activités de notre centre visent à les promouvoir
Quelles sont concrètement les activités de votre centre, le premier de Suisse?
Il repose sur trois piliers: les recherches conduites par une dizaine de personnes et des partenaires à l’étranger, les formations données dans les universités, les entreprises, les administrations publiques et enfin, les conférences publiques. Il va bientôt être intégré à un institut dédié à la confiance institutionnelle, puisque l’un des effets de la corruption est de miner la confiance du public dans les institutions. Cette relation de cause à effet est une nouvelle piste de recherche à explorer dès 2027.
