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Vidéo: watson
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#BlackLivesMatter en Suisse: notre journaliste raconte ce qui a changé

C'était il y a une année, le 6 juin 2020. Ce jour-là, ma tribune, mon témoignage de femme noire en Suisse a fait le tour du pays. J'ai décidé de réaliser un court métrage qui raconte l'année qui vient de s'écouler. Le film s'intitule «Dans le Coeur d'une Noire». Le voici.
08.06.2021, 19:4309.06.2021, 18:00

Je me demande sincèrement ce que vous allez penser, après avoir visionné cette vidéo. Moi, j'en suis très fière. J'y ai mis toutes mes tripes et tout mon coeur. Un peu comme l'année qui vient de s'écouler: j'y ai également mis toutes mes tripes et j'ai parfois cru que mon coeur allait exploser. Un mélange de force, de maux et de mots.

Vidéo: watson

Un millésime. Un bon cru. C'est comme ça qu'on appelle une bonne année, n'est-ce pas? La mienne fut mi-figue, mi-raisin. Un mélange entre extraordinaire et difficile. Un paradoxe qui résume bien ma vie. Cette année, la mienne, la voici:

  • Le 3 juin 2020: J'écris à la rédaction en chef du média pour lequel je travaille à l'époque, Heidi.news. J'ai la rage, une colère indescriptible. Le meurtre de George Floyd, bien sûr, c'est effroyable. Mais il n'est ni le premier, ni le dernier à se faire tuer par la police américaine. Cela arrive tous les jours, c'est juste le reste du monde qui ne s'en était pas rendu compte. Tout le monde s'en foutait et c'est uniquement grâce au temps d'arrêt marqué par le Covid que le monde entier a pris le temps de regarder. Non, ce qui me rend folle, c'est que j'ai l'impression que les médias en Suisse racontent l'histoire de George Floyd, comme si le racisme n'existait qu'aux Etats-Unis et pas ici, chez nous. Ici. En Suisse. Ce racisme bête et méchant. Si, si, il existe. Il est très bien caché, surtout pour ceux qui ont la peau blanche, mais il existe. Partout. Je ne suis pas (encore) journaliste à ce moment-là, mais pas grave; je prends ma plume et j'écris. Tout.
  • Le 6 juin 2020: Ma Tribune, mon témoignage sur ma vie de femme noire en Suisse, est diffusée par Heidi.news. Elle devient virale sur les réseaux sociaux et même via la messagerie Whatsapp. Elle traverse le pays. C'est de la folie. Je ne m'y attendais pas. Je ne me suis jamais autant dévoilée publiquement. Le sentiment est à la fois magnifique et vertigineux. En rédigeant cette tribune, j'ai trouvé mon identité. Ma plume m'a libérée. Je peux désormais être qui je suis. Vivre. Ne plus survivre. Exister. Vivre.
Ma citation préférée, qui résume parfaitement mon sentiment pendant les jours qui ont suivi la publication de ma Tribune.
Ma citation préférée, qui résume parfaitement mon sentiment pendant les jours qui ont suivi la publication de ma Tribune.Image: jch
  • Le 9 juin 2020: De nombreuses marches en soutien du mouvement Black Lives Matter (BLM) sont organisées, de Zurich à Lausanne. Ma surprise est énorme. A part le 14 juin 2019, pour la grève des femmes, je n'ai jamais vu autant de gens se réunir ainsi, en Suisse. En Suisse! Je n'aurais jamais pu imaginer un tel soutien, de telles manifestations avec des habitants de ce pays, qui sont de toutes les couleurs. Ils sont dans la rue, pour rappeler que la mienne, de couleur de peau, compte autant que celles des autres. Les organisateurs de la marche de Genève (initiée par une jeune femme âgée de 23 ans) me demandent de venir m'exprimer. J'hésite, puis je me dis que je me dois d'y aller. Je décide de rédiger et réciter un poème. Je le fais devant des centaines de personnes qui m'accueillent sur scène en scandant mon prénom: «Jacqueline, Jacqueline, Jacqueline!». Incroyable. Ce soir-là, il y avait 30 000 personnes dans les rues de cette ville qui m'a vu naître.
  • Le 13 juin 2020: La RTS diffuse mon portrait et raconte mon histoire au TJ. J'y annonce que je veux réaliser un film, un documentaire sur la vie de Suisses qui ont la peau noire ou métisse. Je rencontre énormément de monde les mois suivants. Parfois c'est inspirant, parfois moins. Pas mal de désillusions également sur le milieu de la production de film en Suisse romande. Tant pis, je change de stratégie: je décide de faire une demande de subvention pour un court métrage auprès de la Ville de Genève. Comme souvent, je me rends compte que j'ai meilleur temps de faire les choses par moi-même. J'ai bien fait: je décroche le financement, je trouve le studio de motion design qui va m'aider à réaliser cette vidéo et... vous venez de voir le résultat!
Cette photo est tellement puissante.
Cette photo est tellement puissante.Image: Lewis Gashaza
  • Juillet - août - septembre 2020. Côté pile: Je veux devenir journaliste. J'y ai déjà pensé milles fois, mais je sais que les places de stage en Suisse romande sont rares, donc pas simple à décrocher. Ecrire. Filmer. Podcaster. Porter un message. Raconter une histoire. Créer. C'est une évidence. C'est ma vocation. Même avec 15 ans de carrière et 2 créations d'entreprise à mon actif, je décide que je suis prête à tout pour la suivre, cette vocation. Même prête à tout recommencer à zéro. Qui ne tente rien, n'a rien...
  • Juillet - août - septembre 2020: Côté face: Pendant ces trois mois, j'ai dû me séparer de certains proches qui, malgré ma tribune et malgré les nombreux autres témoignages de Suisses qui me ressemblent, ne comprennent toujours pas que c'est compliqué d'être noire ou noir en Suisse.
J'adore, tout est dit!
J'adore, tout est dit!Image: jch
  • Le 6 octobre 2020: Je décroche mon stage de journaliste, ici chez watson. J'ai l'impression d'avoir décroché la Palme d'Or, un Oscar. Ma joie est immense, indescriptible. Je sais que cette expérience, ce tremplin, va changer ma vie professionnelle et personnelle. Jacqueline, stagiaire, 37 ans et une vie entière devant moi. Celle que j'ai toujours voulu.
  • Le 11 novembre 2020: Je suis invitée dans une classe d'école vaudoise pour échanger autour de mon témoignage. Les élèves ont entre 15 et 16 ans. Ce que j'entends me touche énormément, me rappelle mes propres expériences scolaires. Je décide de réaliser un court métrage, avec ces élèves. Ils se prennent rapidement au jeu. Leur motivation est magnifique. On tourne tous les lundis, on filme avec mon smartphone et avec zéro budget. On a terminé le montage en avril dernier. Peut-être qu'un jour on diffusera le film publiquement, peut-être pas. Peu importe, on s'en fout, ce qui est dingue c'est qu'on l'a fait, on l'a réalisé de A à Z et nous sommes tous très fiers du résultat. En fait, j'aimerais surtout qu'il soit diffusé dans toutes les écoles du pays.
Photo de tournage prise par le talentueux Shervine Nafissi, mon ami et co-équipier sur ce projet avec les élèves.
Photo de tournage prise par le talentueux Shervine Nafissi, mon ami et co-équipier sur ce projet avec les élèves. Image: Shervine Nafissi
  • Le 1er février 2021: Je commence chez watson avec mes 19 co-équipiers, une équipe composée de sacrées personnalités. La fusée est lancée le 1er mars! Ce n'est pas tous les jours qu'on peut participer au lancement d'un tout nouveau média. Ca y est. Enfin. J'ai trouvé ma voie et ma voix.
Le soir du lancement, j'ai pris cette photo de ma rédactrice en cheffe, Sandra Jean, en couv' d'un magazine spécialisé racontant le lancement de watson en Suisse Romande. La grande classe!
Le soir du lancement, j'ai pris cette photo de ma rédactrice en cheffe, Sandra Jean, en couv' d'un magazine spécialisé racontant le lancement de watson en Suisse Romande. La grande classe!Image: jch
  • Le 15 avril 2021: Je vacille. Je trébuche. Je m'effondre, presque. Je me suis faite insultée de manière insidieuse. Par mes nouveaux voisins. Pourtant j'étais venue trouver un petit coin de paradis dans cet appartement que j'adore, situé sur la riviera vaudoise. «Mais Jacqueline, c'était juste une blague, calme-toi.» Oui ce racisme existe. Toujours. Encore. Le poids des mots qui blessent comme des lames. J'ai envie de quitter ce pays, mon pays. Mais je sais aussi que la Suisse est en train d'évoluer et que je peux, que je me dois, de continuer à y contribuer. J'ai la chance d'être très bien entourée. Mon coeur résiste. Je me relève. Vivre. Ne plus survivre. Exister. Vivre.
  • Le 21 avril 2020: Le verdict dans l'affaire George Floyd tombe et ma rédaction en chef me propose d'y réagir à travers un article, un commentaire. Je préfère écrire une lettre à cet homme que je ne connais pas et qui n'est plus là. Cet homme dont la mort a changé ma vie. Et il a fait cela, sans le vouloir, pas que pour moi, mais pour tellement de gens à travers le monde.
  • Le 9 juin 2021, aujourd'hui, un an après la marche BLM à Genève: Mais quelle année ce fut! Et les prochaines années vont être encore plus belles, encore meilleures. Surtout, grâce aux jeunes générations; vous qui lisez watson, vous qui semblez n'avoir peur de rien. Je vous admire. Votre force est immense. Comme je l'ai dit dans le film... moi, j'y crois.

Minneapolis commémore George Floyd

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Minneapolis commémore George Floyd
source: sda / craig lassig
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