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Rencontre Merkel-Poutine, Berlin, 19 octobre 2016.
Rencontre Merkel-Poutine, Berlin, 19 octobre 2016.image: shutterstock
interview watson

Merkel critiquée à cause de Poutine: «Elle n’a jamais pris d’argent russe»

Le professeur de civilisation allemande Hans Stark réagit aux critiques qui s'abattent, en Allemagne, sur Angela Merkel pour sa politique vis-à-vis de la Russie lorsqu'elle était au pouvoir.
09.06.2022, 18:5813.06.2022, 08:30

Angela Merkel, celle qui fut pendant seize ans la chancelière fédérale d'Allemagne, essuie aujourd'hui des critiques dans son pays pour ses choix passés vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine. Professeur de civilisation allemande à la Sorbonne, conseiller spécial pour les relations franco-allemandes à l'Institut français des relations internationales (Ifri), Hans Stark analyse pour watson les raisons de cet examen critique national.

L'Allemagne est comme prise d'un grand examen de conscience vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine. Pourquoi?
Hans Stark:
Il y a actuellement en Allemagne un débat sur le fait que le pays s’est trop compromis face à la Russie de Vladimir Poutine, qu'il a mené une politique de facto pro-russe et s’est rendu totalement dépendant du Kremlin sur le plan énergétique. Par volonté de poursuivre l’œuvre de l’Ostpolitik de Willy Brandt (réd: le chancelier social-démocrate qui normalisa les relations diplomatiques avec le bloc communiste), l’Allemagne aurait servi les intérêts de Poutine et complètement négligé les intérêts des pays voisins de la Russie en Europe centrale et orientale, pays baltes, Pologne, Ukraine aujourd’hui.

Hans Stark
Hans Stark

L'ancienne chancelière Angela Merkel, seize ans au pouvoir, de 2005 à 2016, n'est pas épargnée par les critiques...
En effet. Mais au cœur de ce débat, de ces critiques, on trouve Gerhard Schröder, l’ancien chancelier social-démocrate, passé chez le pétrolier et gazier russe Gazprom après sa défaite de 2005 aux élections fédérales allemandes. Au-delà de Schröder, il y a tout un réseau d’amitiés russes au sein du Parti social-démocrate (SPD), où l’on retrouve l’ancien ministre des Affaires étrangères et actuel président de la République fédérale d’Allemagne, Frank-Walter Steinmeier. Il y a environ deux mois, dans une interview au New York Times, Schröder avait dit qu’il était hors de question pour lui de faire son «mea-culpa». Comme on dit en bon français, il reste droit dans ses bottes, même s’il a dû se résoudre à démissionner, en mai, du conseil d’administration d’un autre géant russe des hydrocarbures, Rosneft.

«Merkel n’a jamais pris d’argent russe»

Angela Merkel est moins compromise que Gerhard Schröder?
On ne peut pas reprocher les mêmes choses à Angela Merkel qu’à Gerhard Schröder. Parce que Merkel n’a jamais pris d’argent russe, que ce soit avant ou après ses fonctions de chancelière. Elle n’est pas corruptible comme on peut considérer Monsieur Schröder. Comme chancelière, elle n’a pas pris de positions officielles russophiles. Elle ne fait pas partie de ceux qu’on appelle en allemand les Russlandversteher, ceux qui, en Allemagne, pèchent par complaisance à l’égard du Kremlin. A sa façon, elle s’est même montrée critique par rapport à Poutine et au caractère autocratique de son régime, allant jusqu’à rendre visite à l’opposant Alexeï Navalny, hospitalisé en 2020 à Berlin après avoir été empoisonné en Russie.

Mais elle s'est trompée

Qu'est-ce qu'on reproche précisément à Angela Merkel?
On lui reproche essentiellement le fait d’avoir donné le feu vert à la construction du gazoduc Nord Stream 2, à partir de 2015, donc après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. On lui reproche de ne pas avoir pris acte de cette violation du droit international pour stopper net un projet énergétique, présenté à tort par les Allemands comme un projet privé, mais en réalité un projet hautement politique.

Quoi d'autre?
La deuxième récrimination faite à Merkel est son bilan très négatif sur le plan des équipements de l’armée allemande, la Bundeswehr. Il lui est reproché de n'avoir pas suffisamment investi dans la défense, d’avoir maintenu basse, autour de 1,2%, la part du PIB allemand consacrée à l’effort militaire. Bref, de ne pas avoir montré un intérêt particulier pour l’état de la Bundeswehr.

A-t-elle des excuses?
A la décharge de Merkel, il faut dire qu'elle a hérité d’une situation de la Bundeswehr en 2005 qui était déjà très mauvaise en termes d’investissements. L’Allemagne touchant depuis le début des années 90, après la fin de la guerre froide, ce qu’on a appelé les dividendes de la paix, synonyme de désinvestissements dans l’appareil de défense. La faute de Merkel, c’est de n'avoir pas redressé la situation, alors que l’Allemagne avait pris l’engagement, lors du sommet de l’Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan) de 2012 au Pays de Galles, de dédier 2% de son PIB à la défense. Les choses ont radicalement changé en février, après l’invasion russe de l’Ukraine: le gouvernement d’Olaf Scholz a fait voter une enveloppe extraordinaire de 100 milliards d’euros pour l’armée et décidé qu’à l’avenir le budget allemand de la défense serait supérieur à 2% du PIB.

«Elle n’était pas totalement libre de ses choix»

D'où viennent les reproches faits à Angela Merkel?
De l'opinion publique, de son ancien rival Friedrich Merz, aujourd’hui président de la Christlich demokratische Union (CDU), de journaux sérieux comme la Frankfurter allgemeine Zeitung. Ce n’est pas vraiment de la gauche que viennent les critiques, plutôt du centre-droit. N’oublions pas non plus que Merkel n’était pas totalement libre de ses choix politiques. Par trois fois, elle a été à la tête de grandes coalitions avec les sociaux-démocrates, qui ont freiné des quatre fers pour ne pas augmenter le budget de la défense. On a donc affaire à une responsabilité partagée.

La dépendance de l’Allemagne au gaz russe n’est-elle pas due aussi à ses choix énergétiques, notamment l’abandon du nucléaire civil après le drame de Fukushima en 2004?
Oui, en partie, mais cela n’empêchait pas d’équiper la Bundeswehr comme il fallait.

Voici venu le temps des excuses à propos de l’Ukraine et de Poutine. Ou plutôt de l’absence d’excuses…
Pas d’excuses de Gerhard Schröder, on l'a vu. Mais pas d'excuses non plus de la part d'Angela Merkel. Mercredi, dans une interview, elle a dit qu’elle ne s’excuserait pas et affirmé qu’elle s’est «toujours battue pour l’Ukraine», observant cependant que les efforts diplomatiques accomplis n'avaient pas réussi «à mettre fin à la guerre froide» ni à «empêcher la situation actuelle».

Merkel reste-t-elle une Mutti dans le cœur des Allemands?
Oui. Rien à voir avec Gerhard Schröder qui devient quasiment persona non grata en Allemagne, parce qu’il refuse, aujourd’hui encore, d’appeler un chat un chat. Autrement dit, de qualifier de guerre l’invasion russe de l’Ukraine. C’est quelque chose que les Allemands n’apprécient pas.

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