L'accord avec Trump cache un impact sur nos retraites
Le 29 septembre 2025, le Département fédéral des finances, la Banque nationale suisse et le Département du Trésor des Etats-Unis ont signé une «déclaration commune sur des questions macroéconomiques et liées aux taux de change». En Suisse, le communiqué est largement passé inaperçu. Le texte du Département fédéral des finances avait un ton technique, relevant de la routine diplomatique, et évoquait une confirmation de la pratique existante.
Mais la vigueur du franc donne, aujourd’hui, à cet accord une portée plus sensible. Le directeur général du groupe Swatch, Nick Hayek, et d’autres exportateurs soupçonnent un lien: la Banque nationale suisse renonce-t-elle pour cette raison à intervenir sur le marché des changes? Cherche-t-elle à éviter d’être inscrite sur une liste noire américaine en tant que manipulatrice de devise?
Une comparaison entre le document original en anglais et le communiqué des autorités fédérales suisses met en évidence cinq différences qui interpellent.
Une marge de manœuvre restreinte pour les interventions
Dans l’original, les interventions sur le marché des changes ne sont admises qu’en cas de conditions jugées «excessively volatile or disorderly» («excessivement volatiles ou désordonnées»). Les Etats-Unis n’autorisent donc la Banque nationale suisse (BNS) qu’à intervenir pour calmer des turbulences, et non pour affaiblir durablement le franc, par exemple afin de soulager l’industrie exportatrice helvétique. Le communiqué helvétique ne mentionne rien de tel. Il se contente d’indiquer, de manière générale, que les deux pays n’utiliseront pas les taux de change «pour se procurer un avantage concurrentiel déloyal».
Des obligations de transparence strictes
L’accord ne se limite pas à une profession de foi en faveur de «principes existants», comme le résume le communiqué. Il prévoit des instruments de contrôle explicites. Le document énumère les obligations de la Suisse: publication trimestrielle des données relatives aux interventions et communication mensuelle de la composition des réserves, selon les standards du Fonds monétaire international (FMI). Les autorités américaines seraient ainsi en mesure de constater toute mesure prise par la BNS pour affaiblir le franc.
Les caisses de pension suisses sont visées
Alors que le communiqué suisse met l’accent sur la BNS, le texte anglais précise expressément que des entités publiques telles que les caisses de pension ne doivent pas non plus influencer le taux de change à des fins concurrentielles. Dans les faits, cela a sans doute peu d’importance, mais cette précision traduit une certaine méfiance des Etats-Unis à l’égard de la Suisse, soupçonnée de pouvoir mener une politique monétaire «couverte» via ses fonds de pension.
Un engagement à sens unique
Le document contient, fait notable, un engagement qui ne concerne que la Banque nationale suisse et non la Réserve fédérale américaine (Fed). Seule la BNS prend un «engagement» à ne pas cibler les taux de change à des fins concurrentielles («will not target exchange rates for competitive purposes»). Les Etats-Unis se bornent, en contrepartie, à confirmer leur pratique existante au sein du G7, sans mentionner la Fed, qui n’a pas signé l’accord.
Une portée juridique incertaine
Le communiqué suisse précise que la déclaration commune «n’est pas juridiquement contraignante». Cette mention ne figure pas dans le document signé. Cela peut être habituel. Mais, indépendamment de sa force obligatoire, une telle déclaration a un poids politique évident dans un monde où prévaut la loi du plus fort. Les Etats-Unis en surveilleront naturellement l’application et en exigeront le respect.
Le moment de la signature, au plus fort du conflit douanier, retient également l’attention. A Berne, on souligne qu’il n’existe aucun lien. Les autorités considèrent, en outre, comme un succès le fait que Washington accepte certaines interventions sur le marché des changes. Le quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung («NZZ») avait qualifié l’accord, lors de sa conclusion, de «cadeau mystérieux venu de Washington».
Depuis, la déclaration commune apparaît moins énigmatique, d’autant qu’il transparaît qu’elle a été initiée non par la Suisse, mais par les Etats-Unis. Pour le président Donald Trump et son secrétaire au Trésor Scott Bessent, la politique de change constitue un instrument central dans la guerre commerciale. Un dollar faible doit stimuler les exportations et freiner les importations. Donald Trump entend réduire le déficit de la balance commerciale – non seulement par des droits de douane, mais aussi par le levier des taux de change.
Que la Suisse ait signé un tel accord en pleine querelle douanière peut être interprété comme un signal de bonne volonté. Il s’agissait d’éviter de subir simultanément des pressions sur les droits de douane et sur la politique monétaire.
En 2016 déjà, sous la présidence de Barack Obama, la Suisse avait été inscrite sur une liste de surveillance en tant que possible manipulatrice de devise. Après l’abandon du taux plancher de l’euro en janvier 2015, la BNS était intervenue massivement. En décembre 2020, sous Donald Trump, le Département du Trésor américain avait officiellement classé la Suisse comme manipulatrice de devise, invoquant l’ampleur de son excédent commercial et des interventions unilatérales sur le marché des changes.
Ce risque semble écarté par la déclaration commune. Son prix pourrait toutefois être élevé: le renoncement de facto à des interventions visant à affaiblir le franc pèse lourdement sur l’industrie exportatrice. (trad. hun)
