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Interview

Angela Merkel s'en va. Mais que perd-on vraiment avec son départ?

Clap de fin pour Angela Merkel qui pendant 16 ans a été chancelière. Professeur de civilisation allemande à la Sorbonne, Hans Stark dresse le portrait politique et humain de celle qui aura durablement marqué l'Allemagne et l'Europe de son empreinte.



Elue pour la première fois chancelière d'Allemagne en 2005, Angela Merkel s'apprête à passer le témoin du pouvoir, au terme de 16 années de règne. Les élections fédérales du 26 septembre ouvriront une nouvelle ère.

Professeur de civilisation allemande à la Sorbonne, conseiller spécial pour les relations franco-allemandes à l'Institut français des relations internationales (IFRI), Hans Stark nous parle de celle que les Allemands ont surnommée «Mutti» avec affection et respect.

Que perd l’Allemagne avec le départ d’Angela Merkel, sa chancelière iconique?
HANS STARK:
L’Allemagne perd une femme au pouvoir. La candidate verte aux élections fédérales du 26 septembre, Annalena Baerbock, c’est une certitude maintenant, ne gagnera pas. Le prochain chancelier sera un homme. Soit le chrétien-démocrate Armin Laschet, du parti d’Angela Merkel, soit le social-démocrate Olaf Scholz. Voire un troisième homme, en cas de grande difficulté à former un gouvernement.

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Hans Stark. image: dr

Comment définiriez-vous Angela Merkel?
Elle est atypique à tous les égards. Elle est entrée en politique presque par hasard, après la chute du mur de Berlin, en 1989. Auparavant, elle n'avait eu aucune attache avec la CDU, dont elle prendrait la tête onze ans plus tard, rendons-nous compte! Elle ne correspondait pas non plus à l’image qu’on se faisait alors des chrétiens-démocrates.

«Elle a été une femme dans un parti d’hommes. Une protestante dans un parti largement catholique. Une divorcée dans un parti qui cultive des valeurs familiales. Ça fait beaucoup»

Hans Stark

Qu’a-t-elle fait qui détonne avec la ligne de son parti?
Elle a imposé des changements sociétaux et politiques, que la CDU a fini par accepter. Cela a commencé par l’annonce de la sortie du nucléaire, en 2011. Suivie par la crise migratoire de 2015, durant laquelle elle a maintenu les frontières ouvertes. En 2017, elle a fait voter le mariage pour tous, tout en ayant le courage de dire qu’elle y était opposée à titre personnel.

«On peut dire qu’elle a accumulé les pirouettes»

Hans Stark

Avait-elle l'esprit transgressif?
Pas vraiment. Elle était sensible aux sondages. Elle a surfé sur eux. Que ce soit après la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, sur la question du mariage pour tous ou à propos de la crise migratoire. Les Allemands ont une culture de l’accueil très développée. Ils étaient à l’époque favorables, en tout cas au début du processus, à l’arrivée des migrants, des Syriens principalement.

Peut-on dire que politiquement, elle était une tueuse? On ne se maintient pas seize ans au pouvoir sans jouer de la gâchette.
Oui. Elle n’était pas que femme politique, c’était aussi une politicienne.

«Elle a écarté du pouvoir tous ses concurrents, pas un n’a survécu»

L'ancien chancelier Helmut Kohl, son père en politique aujourd'hui décédé, en a fait les frais...
C’est elle qui l'a poussé vers la sortie, lorsqu’il a été mouillé dans un scandale financier. Lui qui l’appelait de façon paternelle «das Mädchen», la gamine. Et c’est elle qui, en 2000, prend la présidence de la CDU, marchepied vers la chancellerie, au nez et à la barbe de Wolfgang Schäuble, la personnalité la plus éminente du parti après Kohl.

Comment expliquer sa longévité à la tête de l’Allemagne?
Elle était appréciée des chrétiens-démocrates, surtout parce qu’elle avait du succès. Son succès devenait le leur. En même temps, elle plaisait aux électeurs de centre-gauche. C’est ce qui explique les mauvais résultats du SPD dans les périodes des trois grandes coalitions gouvernementales CDU-SPD.

«Dans le même temps, elle a perdu des voix à la marge nationale-conservatrice. Cela a donné naissance en 2013 au parti d’extrême droite AfD, Alternative für Deutschland, qui représente aujourd’hui environ 12% de l’électorat et qui est fortement implanté dans les Länder de l’ex-Allemagne de l’Est.»

Hans Stark

Les Allemands ont-ils été sensibles à son parcours personnel, elle, la fille venue de l’Est de l’Allemagne?
Même pas. Même là, elle est atypique. C’est une Allemande de l’Est, mais elle est née à l’Ouest, à Hambourg, en 1954. Cette année-là, son père, un pasteur, était parti s’installer avec toute sa famille en RDA. Il allait y prêcher la bonne parole, effectuant le chemin inverse des Allemands de l’Est attirés par l’Ouest. Quand elle s’exprime, Angela Merkel n’a d’ailleurs pas l’accent, reconnaissable, de l'ex-RDA. Elle parle un parfait Hochdeutsch.

«Les ex-Allemands de l’Est ne se voient pas incarnés par elle. L’AfD est très anti-merkélien. C’est dans les Länder de l'ex-RDA qu’elle a suscité le plus d’aversion à son égard. Encore une contradiction»

Hans Stark

Avec le départ d’Angela Merkel, l’Europe perd-elle en stabilité?
Sa réputation est celle d’une femme politique qui a su stabiliser la situation en Europe, à travers de multiples crises: celle de l’euro à partir de 2007; celle des migrants en 2015; celle, géopolitique, avec la Russie, au moment où éclate la guerre dans l’Est de l’Ukraine et où Poutine réinvestit la Crimée; celle, enfin, provoquée par Donald Trump, lorsqu’il refuse de céder le pouvoir à Joe Biden.

«Angela Merkel a été une force d’ancrage qui a permis de transférer à l’Union européenne la stabilité qu’elle a conférée à l’Allemagne»

Hans Stark

Lors de la crise de l’euro, devenue celle des dettes publiques, Merkel, droite dans ses bottes budgétaires, a fini par être mise en minorité.
C’est sa phase négative. Sous Merkel, l’Allemagne a mené une politique très mercantiliste, axée pour l’essentiel sur les intérêts commerciaux nationaux allemands et sur les questions économiques budgétaires liées à la zone euro.

«La dureté de la position allemande face à la Grèce, en 2010, a affaibli la cohésion de la zone euro. Finalement, elle a laissé agir la Banque centrale européenne avec son programme d’achat d’obligations d’Etat. L'an dernier, elle a accepté le plan de relance post-Covid décidé par l’Union européenne.»

Hans Stark

Qui voyez-vous succéder à Angela Merkel?
Olaf Scholz, le social-démocrate. Il a une longue expérience politique, il est vice-chancelier, il a été maire de Hambourg, qu'il avait ravie à la CDU. Son adversaire Armin Laschet apparaît un cran en-dessous. Scholz chancelier, on aurait sans doute une certaine continuité de la politique merkélienne, avec un accent plus social.

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