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Combien de temps la Suisse résistera-t-elle avant d'intégrer l'Otan?

La Finlande et la Suède ayant demandé leur adhésion à l'Otan, la question va immanquablement se poser pour la Suisse: doit-elle rejoindre l'Alliance atlantique? watson a confronté des élus et des experts militaires à ce tabou.
18.05.2022, 11:5618.05.2022, 14:03

L’étau, comme le tabou, se resserre. A présent que la Finlande et la Suède ont demandé à intégrer l’Otan, les derniers Mohicans de la neutralité en Europe sont la Suisse et l’Autriche. Combien de temps encore résisteront-ils avant de rejoindre, eux aussi, l’Alliance atlantique? Concentrons-nous sur la Suisse.

«Le terme de tabou convient bien à la situation», estime Julien Grand, le rédacteur en chef adjoint de la Revue militaire suisse, l’organe de la Société suisse des officiers.

«Les tenants de l’autonomie de défense, qu’on trouve plutôt à droite, mettront leur véto à une adhésion à l’Otan. Paradoxalement, les socialistes seraient plus prompts à faire un pas vers l’Alliance atlantique, eux qui veulent une armée réduite et professionnalisée, spécialisée dans certains domaines de défense, ce qui supposerait une coopération internationale pour les domaines non couverts par la défense suisse.»
Julien Grand, rédacteur en chef adjoint de la Revue militaire suisse

Le conseiller national centriste genevois Vincent Maitre envisage ce qui jusqu'à présent était inenvisageable:

«Je pense que la question d’une adhésion de la Suisse, ou à tout le moins d'un renforcement de la collaboration avec l'Otan va par la force des choses se poser»
Vincent Maitre, conseiller national (Le Centre-GE)

Le conseiller national, vice-président du Mouvement européen suisse, «par principe favorable au regroupement des forces à l’international», ajoute, prudent: «Tout dépend de l’endroit où l’en entend mettre le curseur.»

Cet endroit, c’est peut-être ce qui assurerait le maintien, à l'inverse, précipiterait l’abandon de la neutralité, le tabou dans l’affaire. «La neutralité, c’est ce qui nous structure depuis le 19e siècle», se félicite le conseiller aux Etats radical vaudois Olivier Français, membre de la commission de politique de sécurité de la Chambre haute.

Pour le sénateur vaudois, «la réponse est claire»:

«Adhérer à l’Otan, ce serait remettre en cause la neutralité, qui fait partie de notre histoire. Donc, pour moi, c'est non»
Olivier Français, conseiller aux Etats (PLR/VD)

En juin, après le Conseil national la semaine dernière, qui l’a approuvée, à l’exception de la gauche et des vert’libéraux, le Conseil des Etats se prononcera à son tour sur l’augmentation de deux milliards de francs (de cinq à sept) du budget annuel de la Défense. «Nous avons aux Etats comme au National une majorité favorable à cette hausse importante du budget militaire. Bien évidemment, je voterai pour», confie Olivier Français.

Le conseiller aux Etats radical est d'avis que sept milliards de francs sont une somme qui devrait suffire à l’armée pour assurer «la défense du pays et de sa population», comme le stipule l’article 58 de la Constitution fédérale. En dehors de toute alliance militaire? «En dehors de toute alliance militaire», confirme Olivier Français. «Nous devons nous donner les moyens de notre autonomie de défense, ces sept milliards sont là pour ça», dit-il.

«Il ne s’agit pas de dépenser cet argent n’importe comment. C’est pourquoi l’augmentation de deux milliards sera progressive, de façon à laisser du temps à la définition des priorités et des missions. Ce qui est sûr, ce que ces sept milliards seront investis dans la troupe et dans le matériel. Non pas, probablement, dans des chars lourds, dont on voit le piètre apport dans la guerre en Ukraine, mais de préférence dans des blindés légers, pouvant progresser dans du combat localité, et naturellement dans la quarantaine d’avions de combat F-35.»
Olivier Français, conseiller aux Etats (PLR/VD)

A ce propos, rappelle encore Olivier Français, les radicaux souhaitent que le Conseil fédéral signe sans plus tarder avec Lockheed, le fabricant américain, le contrat d’achat des 36 F-35. Et tant pis pour l’initiative populaire lancée par la gauche pour s’opposer à l’acquisition de cet appareil.

Soit, mais à partir de quel niveau d’armement considère-t-on qu’une armée est autonome? Sept milliards, est-ce assez? Peut-elle se contenter de moins?

Du simple au triple

Comme on le fait parfois de l’homme et de l’artiste, sans doute faut-il séparer l’armée de la neutralité, le moyen de défense de l’idéologie. A cette aune-là, les alliances politiques ne sont pas toujours celles qu’on attend. Si radicaux, UDC et socialistes ne sont pas d’accord sur les sommes devant être allouées à la Défense, cela va du simple au triple, ils s’opposent tous trois à une adhésion de la Suisse à l’Otan:

  • Les radicaux pour les raisons exposées plus haut avec le sénateur Olivier Français;
  • L'UDC, parce que son souverainisme s’oppose à l’«hégémonisme» des Etats-Unis, pièce maîtresse de l’Alliance atlantique;
  • Les socialistes, parce que leur internationalisme et leur pacifisme revendiqués (le programme du PS contient toujours la suppression de l’armée suisse) se voient comme un barrage au «bellicisme» américain.

Le conseiller national socialiste vaudois Samuel Bendahan déclare sa flamme à la neutralité, qui permet selon lui à la Suisse d’être «force de paix» dans des conflits. La neutralité serait l’une des deux jambes avec la démocratie directe qui tient la Suisse debout. Le socialiste veut conserver l'une et l'autre.

«Pourquoi abandonner la neutralité, ce qui ne manquerait pas d’arriver si nous entrions dans l’Otan?», demande Samuel Bendahan.

«Si nous, Suisse neutre, avions la géographie de la Finlande et de la Suède, situées à côté d’un pays qui se révèle aujourd’hui si belliqueux, la Russie, alors oui, la question de l’abandon de la neutralité au profit d’une alliance militaire se poserait»
Samuel Bendahan, conseiller national socialiste vaudois

Mais la Suisse n'est pas dans ce cas de figure, reprend le conseiller national vaudois. «Nous sommes au milieu du continent européen, protégés de facto par des pays membres de l’Otan, exceptée l’Autriche.»

Dans une interview à Blick, le président du Centre (ex-PDC) Gerhard Pfister, le jure: la Suisse doit rester hors de l’Otan. Mais il laisse la porte ouverte à des coopérations.

C’est dans cet entre-deux, ni adhésion, ni isolationnisme, que pourrait se situer le futur de l’armée suisse. Cet officier qui souhaite garder l’anonymat voit l'avenir ainsi:

«Formellement, nous, Suisses, resterons neutres et non membres de l’Otan. Maintenant, dans les faits, il est probable que nous allions vers une intégration toujours plus grande des personnels et matériels avec ceux de l’Otan, entre autres pour des raisons de compatibilité du commandement et de l’engagement. Cela fait trente ans que cela se passe ainsi entre l’Otan d’une part, la Finlande et la Suède de l’autre. Les Finlandais comme les Suédois sont prêts désormais à entrer dans l’Otan. Prenons l’exemple de l’avion F-35. La Suisse aura une flotte de trente-six de cet appareil, l’Otan en ayant peut-être 800 de son côté. L’appareil suisse aura son propre chiffrage. Ceux volant sous pavillon Otan ont le leur, qui leur permet d’avoir sous les yeux une carte allant de la mer du Nord à la Sicile. Eh bien, on peut imaginer que de temps en temps, les avions suisses et ceux de l'Otan pourront échanger les cartes.»
Un officier de l'armée suisse

Où l’on comprend qu’il n'est pas utile d’être membre de l’Otan pour en faire partie quand même. Ce qui fait dire à notre source militaire anonyme:

«Ce qui compte, c’est d’être prêt à y entrer pour de bon si les circonstances nous y obligent»
Un officier de l'armée suisse

L'armée russe laminée après avoir tenté de traverser une rivière

Video: watson
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Pascal Couchepin: «Une adhésion de la Suisse à l’UE n’est pas impossible»
Guerre en Ukraine: le Valaisan Pascal Couchepin, ancien conseiller fédéral, réagit aux sanctions prises lundi par le gouvernement contre la Russie.

La neutralité de la Suisse n’est-elle pas morte lundi, avec un Conseil fédéral adoptant dans toute leur vigueur les sanctions de l’Union européenne frappant l’agresseur russe?
Pascal Couchepin:
Non, je ne le pense pas. La neutralité suisse est une neutralité armée, qui porte la marque de l’Histoire. Elle a été imposée à la Suisse par le Congrès de Vienne en 1815. A l’époque et pendant les siècles qui ont suivi, personne n’imaginait que la neutralité puisse signifier autre chose que rester en dehors d’un conflit armé. Aujourd’hui, la guerre prend des formes qui échappent totalement aux règles de la neutralité traditionnelle. Cependant, la Suisse est bien inspirée de reprendre les sanctions adoptées par les Nations unies ou par l’Union européenne, notre voisin et partenaire principal.

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