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Nos responsables politiques se passent le témoin pour avouer des erreurs dans la gestion de la crise sanitaire. Macron mercredi soir, Merkel il y a quelques jours, Berset en fin d'année 2020. Image: shutterstock / keystone

Interview

«Ils ne peuvent avouer qu’une seule fois s’être trompés»

«Nous avons commis des erreurs». C'est la phrase d'Emmanuel Macron qui a retenu l’attention des Français mercredi soir alors qu'il annonçait de nouvelles restrictions pour son pays. Après le mea-culpa d'Angela Merkel ou de Boris Johnson, sommes-nous entrés dans une nouvelle ère pandémique, celle des excuses? Interview.



Voilà, ça y est: Emmanuel Macron a fait son mea-culpa à la population française rivée (une nouvelle fois) sur son écran mercredi dernier. Des erreurs stratégiques ont été admises, à peine cinq jours après que le président de la République a martelé fermement qu'il n'avait «aucun remords, aucun constat d'échec». Sous pression, il est allé à confesse pile au moment d'annoncer de nouvelles mesures strictes pour son pays. Comme une pilule à faire passer.

Ces derniers jours, le chef de l’Etat a été glorifié par certains de ses admirateurs, notamment cités par Le Monde: «Il consulte toutes les études, dès qu’elles sont publiées. Au point que, parfois, le président peut en évoquer une que les experts en face de lui n’ont même pas lue.» . Mais l'actualité, la vraie, c'est cette grogne qui enfle à vue d'œil dans les viscères de la population française et évidemment sur les réseaux sociaux au sujet de la disponibilité des vaccins et de la rapidité d'action du gouvernement. Et Emmanuel Macron est allé mercredi soir jusqu'à avouer qu'il était «profondément désolé» de constater qu'un certain nombre de personnes âgées n'avaient pas pu avoir accès au vaccin. «Ce n'est pas acceptable.»

Un mea-culpa présidentiel qui intervient après celui de la chancelière Angela Merkel il y a quelques jours, ou du Premier ministre britannique Boris Johnson en janvier dernier. Même Alain Berset avait fait émerger fin 2020 des échecs dans la gestion de la crise, notamment au sujet des largesses sanitaires de l'été dernier. Mais qu'arrive-t-il à nos patrons, d'ordinaire si peu disposés à se mettre à genoux? On en a causé au bout du fil avec le politologue de l'Université de Lausanne, René Knüsel.

watson: Le mea-culpa d'Emmanuel Macron mercredi soir, c'est le début d'une avalanche d'excuses au niveau mondial sur la gestion de la crise Covid?
René Knüsel: Les excuses face aux erreurs sont dans l’ordre des choses. Aussi en politique, même si c’est plus rare. Plus qu'une nouvelle ère de mea-culpa, nous sommes arrivés aujourd'hui à un moment clé de la pandémie, où les responsables de la gestion de la crise doivent à nouveau prendre des mesures très contraignantes pour contrer la propagation du virus et l'augmentation des cas. Ces mêmes dirigeants savent aussi que la population est à bout, notamment psychologiquement. Il faut donc trouver une nouvelle technique de communication pour que ces mesures soient acceptées par le plus grand nombre.

C'est une bonne arme de communication?
Les circonstances font que, face aux nombreuses incertitudes de l’évolution de l’épidémie, l’humilité est de rigueur. Les responsables sont à l’écoute des différents milieux, pour prendre les décisions qui leur paraissent les plus adaptées sur le moment. Les erreurs les moins admissibles relèveraient non pas de la faute d’appréciation (la pandémie repart), mais du fait de céder à une pression alors même que l’évidence du bien public serait tout autre.

Pourquoi ces excuses n'arrivent-t-elles que maintenant, plus d'un an après le début de la pandémie?
Parce que les éléments de langage utilisés jusqu'ici pour justifier les différentes mesures strictes ne peuvent plus l'être aujourd'hui. Et notamment l'utilisation de la promesse.

«A chaque nouvelle mesure, les chefs d'Etat promettaient un avenir meilleur si la population faisait encore un petit effort. A quelques mois des vacances d'été, je pense que certains mots ne seraient tout simplement plus passés».

René Knüsel

Qu'est-ce qui a fondamentalement changé en une année?
Les vaccins! Sans que les responsables politiques doivent forcément le prononcer, les vaccins sont à eux seuls une promesse tacite d'amélioration de la vie quotidienne des citoyens. Avouer qu'on a fait des erreurs juste avant de resserrer les mesures et à quelques mois d'une vaccination plus généralisée, c'est une stratégie politique comme il y en a eu d'autres avant. D'ailleurs, il y a d'autres tactiques de communication que les excuses en ce moment: l'Italie vient par exemple de rendre la vaccination obligatoire pour le personnel soignant. C'est fort.

Comment la population digère-t-elle ces mea-culpa?
Je pense que c'est globalement bien accepté. L’homme ou la femme politique se construit une étiquette, une personnalité figurant le rôle qu’il entend jouer. Se montrer faible n’est pas admis. En revanche, l’idée d’adopter une position d’humilité, en disant que, face à des événements inconnus, il faut être prudent et que les meilleures analyses peuvent s’avérer fausses peut renforcer la figure politique d’un responsable qui est alors perçu très humain, proche du peuple, pas arrogant. Mais il n’est pas question de changer de profil «en cours de route». L’essentiel pour le responsable politique est de donner l’impression qu’il continue à tenir les rênes du pouvoir, qu’il domine les événements. Et les chefs d'Etats doivent rester prudents avec les excuses publiques. S’ils veulent rester crédibles, ils ne peuvent avouer qu'une seule fois s'être trompés.

Pourtant, les Français se sont sentis floués dans les excuses d'Emmanuel Macron mercredi soir, qui a utilisé le «nous» plutôt que le «je». Le choix du pronom n'est pas anodin...
Le président Macron utilise judicieusement la langue. Il personnifie parfois le pouvoir au travers du «je». Dans le personnage politique qu’il s’est construit, reconnaître à lui tout seul qu’il a commis une ou des erreurs ne cadre pas avec l’image qu’il entend donner de lui. Dès lors, pour éviter d’être directement exposé, il recourt au «nous» dans lequel il est partie prenante, mais sans pouvoir déterminer sa part de responsabilité.

Selon vous René Knüsel, aura-t-on droit au grand mea-culpa d'Alain Berset si l'assouplissement des mesures prévu et espéré fin avril venait à être repoussé?
Tout dépendra de l’évolution de la pandémie. S’il devait s’avérer qu'elle est en forte augmentation au cours du mois d’avril, les excuses ne seraient pas nécessaires et au contraire le Conseiller fédéral serait encensé pour sa perspicacité. Si la situation devait être mitigée, l’évolution de la pandémie incertaine et des décisions fédérales à mi-avril peu claires elles aussi, il en irait autrement. Et il faudrait s’attendre à une lassitude et une montée des mécontentements qui pourraient devoir entraîner des excuses.

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