Utiliser l'IA pour écrire son livre? Nicolas Feuz répond
Le sujet défraye la chronique depuis l’éclatement de l’affaire Thélyson Orélien. Il est sensible, divise, polarise. Et montre une nouvelle fois que notre monde tend à ne plus connaître la nuance. La moindre controverse vire aux extrêmes, sans qu’il ne soit plus possible de débattre sereinement.
Tout est blanc ou noir, les tonalités de gris s’effacent devant le contradictoire:
Les réseaux sociaux comme champ de bataille
Cet appauvrissement progressif de l’intellect connaît son apogée sur les réseaux sociaux, nouveau ring d’un populisme exacerbé par les extrêmes qui, à force de faux comptes, de trolls, cherchent à donner une image tronquée de la réalité. Véritable foire d’empoigne à la fake news et au complotisme en tout genre.
Franc-Parler
Chaque dimanche matin, watson invite des personnalités romandes à commenter l'actu ou, au contraire, à mettre en lumière un thème qui n'y est pas assez représenté. Au casting: Nicolas Feuz (écrivain), Anne Challandes (Union Suisse des Paysans), Damien Cottier (PLR), Céline Weber (Vert'Libéraux), Karin Perraudin (Groupe Mutuel, ex-PDC), Samuel Bendahan (PS) et Ivan Slatkine (président de la FER).
Les exemples foisonnent et je me contenterai de donner celui des prochaines élections présidentielles françaises, où lesdits réseaux font miroiter l’impression qu’il n’existe plus que deux solutions: Marine Le Pen et le Rassemblement National (RN) ou Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI). Mais les réseaux sociaux reflètent-ils vraiment les intentions de vote des Français?
Espérons qu’entre la peste et le choléra, une majorité d’entre eux, peut-être sous-estimée car justement éloignée desdits réseaux ou conservant un esprit critique, optera pour une solution médiane, plus proche du remède que du chaos.
La polarisation, ô combien détestable et destructrice, envahit peu à peu chaque sphère de notre monde ultra connecté, chaque thématique qui mériterait une connaissance approfondie, une compréhension, une analyse et une faculté de raisonner, avant de juger. Seulement voilà: dans ce monde où l’immédiateté de l’information est devenue reine, le temps des enquêtes fouillées et de la réflexion n’a plus sa place, avec pour corollaire le sacrifice, sur l’autel de l’ignorance et de la bêtise, de principes sacrosaints comme la présomption d’innocence.
Un auteur jeté dans la fosse aux lions
Quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense, Thélyson Orélien en a fait (et continue d’en faire) les frais. Parce qu’il était urgent de décrédibiliser son livre et faire obstacle à une potentielle obtention du Prix Goncourt ou du Prix Renaudot. Alors qu’on ne savait pas, et qu’on ne sait toujours pas, jusqu’à quel point l’auteur a eu recours à l’intelligence artificielle pour l’écrire.
Les torts de Thélyson Orélien? Il les a malheureusement cumulés: d’abord précipité en première ligne d’une armée d’écrivains ayant déjà recours à l’IA (certes avec des degrés d’utilisation différents) en raison de ses multiples nominations à des prix prestigieux; ensuite traînant une casserole de plagiaire (admis par l’auteur); et enfin le mensonge sur l’utilisation de l’IA (confirmée par son éditeur québécois), alors qu’Orélien aurait pu et dû faire preuve de franchise d’entrée de cause, en expliquant de manière transparente quel usage exact il en a fait.
Une telle franchise aurait peut-être permis de désamorcer la crise quand il en était encore temps; alors que le mensonge l’a définitivement décrédibilisé: quoi qu’il dise aujourd’hui, c’est trop tard, on ne le croit plus. L’utilisation de l’IA par un écrivain n’est pas une trahison; le mensonge, oui. Et il est assassin.
Malgré tout, on en viendrait presque à excuser Thélyson Orélien, à éprouver une réelle empathie pour lui, tant le procès public qu’il a subi (et continue de subir) dépasse l’entendement. Véritable déferlement de haine d’un monde qui ne connaît plus la retenue. A tel point qu’aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de voir en lui un Winkelried qu’on a sacrifié en première ligne, en le jetant sur les fers de l’ennemi, pour ouvrir une brèche dans le rempart de fortune érigé à la va-vite par un monde littéraire complètement submergé par la déferlante de cette nouvelle technologie.
Thélyson Orélien a payé pour tant d’autres, parce qu’il a eu le tort de se retrouver dans la lumière, au mauvais endroit, au mauvais moment. Et concernant sa défense face aux premières accusations, je ne peux m’empêcher de penser que soit il n’a pas été coaché par des spécialistes en communication alors qu’il aurait clairement dû l’être, soit il l’a été de manière extrêmement maladroite.
L'épineuse question du motif politique
A l’origine de l’accusation, un autre écrivain, Samuel Fitoussi, d’un collectif gérant le compte anonyme X «Balance ton Claude», et une stratégie de communication qui, elle aussi, prête clairement le flanc à la critique. Samuel Fitoussi a lui aussi nié initialement son implication dans cette accusation, avant de la reconnaître publiquement face aux éléments mis en avant par la rédaction du Figaro, dont il est un des chroniqueurs.
Samuel Fitoussi se défend de mettre en garde contre l’utilisation de l’IA dans la littérature, mais se révèle à la fois entrepreneur et investisseur dans l’IA. Est-ce donc pour mieux connaître son ennemi de l’intérieur? Chacun appréciera.
Enfin, Samuel Fitoussi se défend de toute ingérence politique dans sa démarche, mais affirme ouvertement qu’il voterait RN au second tour si la seule alternative était LFI, et s’en retrouve ainsi à descendre en flèche un livre qui cartonne et prend la défense des migrants. Le lien de causalité n’est certes pas démontré (et nié par le principal intéressé), mais on ne saurait se plaindre de l’amalgame, même si celui-ci n’est peut-être que populiste et récupéré politiquement par le camp adverse. Intention cachée ou maladresse? A nouveau, chacun appréciera.
La communication a-t-elle donc été aussi mal gérée du côté de l’accusation que de la défense? Difficile à dire. Une chose est sûre: le buzz, même s’il est bad, fait vendre.
L'accusation également victime du «bad buzz»?
Thélyson Orélien a bénéficié d’une médiatisation allant bien au-delà de celle relative à la récente remise du Prix Goncourt 2026 (dont le lauréat vient d’ailleurs de reconnaître une utilisation partielle de l’IA dans son texte, ce qui rend la situation tout de même assez cocasse) et je ne serais guère surpris qu’au final, Thélyson Orélien vende plus d’exemplaires de son livre que le lauréat dudit prix. En cela, si tel était le but inavouable de l’accusation, elle a en tout cas échoué à faire taire la voix des migrants.
Fitoussi aurait-il également joué de cette médiatisation pour qu’elle bénéficie à sa propre renommée? Difficile à dire (et pari assez risqué), car l’effet «buzz» vs «bad buzz» pourrait bien s’appliquer à lui aussi, avec d’un côté les curieux attirés par la découverte de ses livres, et de l’autre, celles et ceux qui pourraient décider de le blacklister. Comme ces deux librairies qui m’ont dit: «je ne sais pas si je vais continuer à défendre le livre d’Orélien, mais ceux de Fitoussi n’ont plus rien à faire dans mes rayonnages; je les ai mis au retour pour le pilon».
Quand je leur ai fait remarquer qu’on ne connaît pas les motivations réelles de Fitoussi et que, sur le fond, il a peut-être raison, je me suis vu opposer cette réponse: «j’accorde à Fitoussi la même présomption d’innocence qu’il a accordée à Orélien». Je n’ai pu m’empêcher de sourire, parce que cette phrase sonnait si juste dans mon esprit de juriste pénaliste, mais une image m’est aussi apparue: celle du mythe moyenâgeux selon lequel on tuait parfois le porteur de mauvaises nouvelles.
Le cœur du sujet est ailleurs
L’affaire Thélyson Orélien a eu au moins un mérite: celui de faire sortir la tête du sable du monde cloisonné de l’édition.
L’utilisation de l’IA dans la littérature est un vrai sujet, qu’il faut éviter de polariser, parce qu’il ne se limite pas seulement à deux catégories: les livres 100% humains et les livres 100% IA. La très grande majorité des livres actuels et futurs sera hybride. Car, encore une fois, on ne sait toujours pas, aujourd’hui, quel usage exact Thélyson Orélien a fait de l’IA.
S’est-il contenté de «recherches» comme il l’affirme? Probablement pas au vu de la décision prise par son éditeur québécois. A-t-il confié à l’IA le soin de créer tout ou partie du scénario? A-t-il fait écrire par l’IA tout ou partie du premier jet du texte? Ou a-t-il simplement toiletté son premier jet au moyen de tournures de phrases proposées par l’IA? A ce stade, on l’ignore.
Marc Voltenauer et moi nous sommes clairement positionnés publiquement sur l’utilisation de l’IA comme outil de travail dans l’écriture. Travailler avec l’aide de l’IA n’est pas faire écrire par l’IA.
Le cœur de notre métier est d’imaginer des histoires et de les écrire. C’est ce qu’on aime, notre plaisir, et nous ne déléguerons jamais ces tâches à une machine. Mais l’IA comme outil de travail demeure un très bon éditeur et analyste. L’IA est un outil très puissant qui facilite le travail d’édition, surtout dans un polar où tout doit parfaitement tenir: les dates, les lieux, les procédures, etc. Elle repère les incohérences, les trous, les contradictions, les répétitions et les digressions inutiles. Et sur un manuscrit de six cents pages, c’est précieux.
L’IA offre un immense gain de temps pour les questions basiques d’orthographe, de grammaire, de syntaxe et de typographie, et s’avère d’une impressionnante efficacité pour repérer certaines erreurs de fond. Mais en aucun cas elle ne dispense de garder un esprit critique sur les corrections suggérées, car elles ne sont pas toutes justifiées; en outre, l’IA ne repère pas toutes les erreurs. Il faut enfin conserver un certain recul et de la prudence vis-à-vis des propositions de reformulation de phrases, car c’est justement là que se situe la bascule entre l’IA correctrice et l’IA générative.
L’IA ne remplace ni le travail de l’auteur, ni celui de l’éditeur, ni celui du correcteur. Elle constitue un appui efficace, mais ne dispense pas du regard humain, de l’exigence et du savoir-faire de professionnels. Et je préfèrerai mille fois conserver mon style littéraire, même s’il n’est pas parfait, plutôt que de verser dans des formulations policées et stéréotypées qui ne seraient pas les miennes.
Enfin et surtout, les idées de base de l’histoire, le développement du scénario et l’écriture du premier jet m’appartiendront toujours et ne seront jamais délégués à une machine.
Le non-sens d'un label sans IA
Quant à un éventuel label 100% humain dans l’édition, nous n’y sommes pas favorables. Il ne pourrait que prêter à confusion. Que signifierait «100% humain»? Que l’auteur n’a pas du tout utilisé l’IA, même pour ses recherches? Qu’il a été enfermé seul dans une pièce sans accès internet le temps de l’écriture?
Parce que dans le monde actuel, chaque moteur de recherches internet, comme Google, est doté de l’IA. Le label ne pourrait donc être accordé qu’à l’auteur qui se contenterait d’effectuer ses recherches dans des livres. Et qui attribuerait ce label? L’éditeur lui-même? Avec quelle garantie? Un organisme «indépendant»? Comment le vérifier?
Ce label pourrait également mettre en avant une forme d’hypocrisie: celle de l’utilisation, de longue date et par de très nombreux auteurs, de logiciels comme Antidote, un logiciel d’aide à la rédaction, un correcteur avec reformulation intelligente des phrases, très largement utilisé, et qui emploie déjà l’IA.
Faudrait-il alors créer plusieurs labels? «100% humain», «100% humain, mais avec Antidote», «Humain, mais avec utilisation de l’IA limitée à un outil de recherches, d’analyse et d’édition»?
Et sur les livres d’Alexandre Dumas comme Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo, faudrait-il mentionner «idée originale de l’auteur, entièrement écrit par un prête-plume, puis remis à la sauce de l’auteur en dernière relecture»? Car comme le titrait Alexandre Dumont, concepteur numérique de la RTBF, dans un article de mars 2026, bien avant l’éclatement de l’affaire Thélyson Orélien: Et si l'IA était le prête-plume du 21ème siècle?
«Elle écrit, l’autre signe. Discrète, compétente, invisible. (…) Le prête-plume n’est pas une tricherie. C’est un métier, une collaboration, un art de l’effacement.» Car, à l’époque du prête-plume, longue tradition assumée, «la valeur ne résidait pas dans la frappe. Elle résidait dans l’histoire à raconter, la position à défendre, le vécu à partager».
Les notions de l'outil et de l'auteur
Pourtant, entre l’IA et le prête-plume subsiste une différence fondamentale, et je cite à nouveau Alexandre Dumont tant son texte est sensé:
En conclusion, travailler avec l’aide de l’IA n’est pas faire écrire par l’IA. Un livre où l’IA a servi d’outil de recherches, d’analyse et d’édition ne pose à mes yeux aucun problème. En revanche, l’histoire doit absolument rester celle de l’auteur et l’écriture elle-même ne doit pas être déléguée à la machine.
Quant à l’initiative toute récente de créer un prix pour la littérature 100% IA, quelle idée de génie à la hauteur de l’intellect ambiant! Ne reste plus qu’à espérer que l’on crée bientôt un Guide Michelin de la malbouffe, avec remise d’étoiles aux McDo, KFC et autres Burger King!
