Blogs
Suisse

Ces Suisses ont souffert le martyr en fabriquant des allumettes

Allumettes au phosphore du 19e siècle.
https://kulturgutstiftung.ch/themen-2/industrie/zuendholz/
Allumettes au phosphore du 19ᵉ siècle.Image: Kulturgutstiftung Frutigen
Vintage

Ces Suisses ont souffert d'un mal terrible en fabriquant des allumettes

Au cours de la seconde moitié du 19ᵉ siècle, la fabrication d’allumettes à base de phosphore jaune créa des emplois dans la région défavorisée de Frutigen. Une industrie des allumettes vit alors le jour, caractérisée par le travail des enfants et des conditions dangereuses pour la santé. Sa conséquence la plus grave était la phosphonécrose, une maladie terrible qui détruisait les os de la mâchoire.
03.01.2026, 07:0203.01.2026, 07:02
Hans Egli / musée national suisse

L’arrivée des allumettes «chimiques» dans les années 1830 simplifia considérablement le quotidien en mettant fin aux fastidieuses manipulations impliquant silex et allume-feu. L’un des pionniers du domaine était Jakob Friedrich Kammerer, un réfugié allemand qui créa en 1839 à Zurich-Riesbach la première fabrique d’allumettes au phosphore en Suisse.

Le blog du Musée national suisse
Des histoires passionnantes sur l'histoire de la Suisse plusieurs fois par semaine: on y parle des Romains, des familles d'émigrants ou encore des débuts du football féminin.
blog.nationalmuseum.ch/fr

Les allumettes remportèrent un franc succès et très vite, de nouvelles fabriques furent construites. Cette industrie exigeait peu de savoir-faire manuel, mais la manipulation de substances toxiques était périlleuse et présentait des risques pour la santé.

Les fabriques d’allumettes se développèrent donc essentiellement dans des zones rurales pauvres, où il n’existait pratiquement aucune autre opportunité d’emploi et où des personnes démunies étaient disposées à accepter n’importe quel travail, aussi dangereux fût-il. Particulièrement touchée par la pauvreté, la région de Frutigen, dans le canton de Berne, devint un important pôle de fabrication d’allumettes.

La première fabrique d’allumettes de la commune de Frutigen. Construite en 1850, elle fut active jusqu’en 1880. Photo prise vers 1920.
La première fabrique d’allumettes de la commune de Frutigen. Construite en 1850, elle fut active jusqu’en 1880. Photo prise vers 1920.Image: Collection privée

Fin 1850, trois hommes fortunés firent construire une première fabrique à Frutigen dans le but de fournir un revenu aux personnes démunies. Ils bénéficièrent donc du soutien de l’assistance publique. Leur fabrique prospéra.

Après seulement une année d’exploitation, le préfet de Frutigen rapporta que «Quelque 80 à 100 travailleurs, adultes et enfants issus des classes les plus défavorisées, y sont employés. Entre 8000 et 12 000 boîtes sont produites chaque jour.» De nombreux enfants y travaillèrent donc dès le début.

Les quelques étapes nécessaires à la fabrication des allumettes étaient simples. La première consistait à insérer les tiges de bois dans des cadres, permettant de traiter quelque 3000 tiges simultanément. Celles-ci étaient alors trempées dans un mélange inflammable composé de phosphore jaune, de nitrate de potassium, de craie, de colle, d’un colorant et d’eau. Cette étape était réservée à un spécialiste appelé «trempeur». Une fois séchées, les allumettes étaient extraites de ces cadres et disposées dans de petites boîtes en copeaux de bois.

Insertion des tiges de bois dans des cadres (reproduits). Après l’interdiction du travail en usine pour les enfants, cette étape fut réalisée à domicile.
Insertion des tiges de bois dans des cadres (reproduits). Après l’interdiction du travail en usine pour les enfants, cette étape fut réalisée à domicile.Image: Ruedi Egli
Le «trempage» consistait à faire passer les tiges de bois sur un rouleau enduit de mélange inflammable.
Le «trempage» consistait à faire passer les tiges de bois sur un rouleau enduit de mélange inflammable.Image: Ruedi Egli

Les travaux préparatoires comprenaient la découpe des tiges de bois et la fabrication des boîtes en copeaux. Les tiges comme les boîtes étaient fabriquées à partir de bois de sapin de la région. Ces tâches étaient initialement réalisées dans les fabriques, puis de plus en plus à domicile.

Plan de la fabrique d’allumettes Christian Hari Frutigen en 1881. De gauche à droite: insertion, soufrage, trempage, séchage, remplissage, peinture (de la surface de frottement). Esquisse de l’inspect ...
Plan de la fabrique d’allumettes Christian Hari Frutigen en 1881. De gauche à droite: insertion, soufrage, trempage, séchage, remplissage, peinture (de la surface de frottement). Esquisse de l’inspecteur des fabriques Edmund Nüsperli.Image: Archives fédérales suisses

Comme les mains agiles des enfants convenaient parfaitement à la plupart des tâches, cette main-d’œuvre était la bienvenue. Nombre de familles pauvres envoyaient leurs enfants travailler à la fabrique dès l’âge de quatre, cinq ou six ans. En 1865, le canton de Berne interdit le travail dans les fabriques d’allumettes aux enfants de moins de sept ans. En 1878, la loi fédérale concernant le travail dans les fabriques fixa à 14 ans l’âge minimal pour travailler dans de telles structures.

Le règlement de fabrique adopté en 1878 par la plupart des entreprises.
https://www.query.sta.be.ch/detail.aspx?ID=217081
Le règlement de fabrique adopté en 1878 par la plupart des entreprises.Image: Archives de l’Etat de Berne

Le succès de la première fabrique d’allumettes de Frutigen fit des émules: jusqu’en 1881, pas moins de 22 entreprises virent le jour dans la vallée. Au bout de quelques années seulement, les fabriques de Frutigen couvrirent près de la moitié des besoins du pays.

La région allait toutefois connaître un développement regrettable découlant de la manière dont cette industrie était organisée: au lieu de quelques grandes fabriques, on dénombrait de nombreuses petites structures employant tout au plus 5, 10 ou 20 personnes. Comme ces nouvelles fabriques étaient pour la plupart sous-financées, les faillites et fermetures temporaires se multiplièrent, en parallèle d’une ruineuse guerre des prix.

Pire encore: les petites fabriques étaient mal aménagées et très peu ventilées. Femmes, hommes et enfants travaillaient 10, 11, 12 heures ou plus chaque jour dans des locaux sombres, malodorants et couverts de suie. Ils ne sortaient même pas pour prendre leur repas et n’avaient que rarement l’occasion de se laver sur place. Les salaires étant bas, les pauvres restaient pauvres. Selon les témoignages de l’époque, les ouvrières et ouvriers des fabriques d’allumettes étaient généralement en mauvaise santé, mal nourris et souffraient d’un manque d’hygiène et de propreté.

Les autorités tentèrent certes d’apporter des améliorations au fil du temps, mais les prescriptions en matière de construction étaient difficiles à appliquer car la plupart des exploitants ne disposaient pas des moyens nécessaires. De plus, les règles de conduite n’étaient guère respectées en raison d’un manque de conscience du risque encouru.

En-tête des documents de la fabrique d’allumettes Ferdinand Gehring à Reinisch, près de Frutigen, en 1883.
https://kulturgutstiftung.ch/themen-2/industrie/zuendholz/
En-tête des documents de la fabrique d’allumettes Ferdinand Gehring à Reinisch, près de Frutigen, en 1883.Image: Kulturgutstiftung Frutigen

La nécrose, maladie professionnelle

Une conséquence particulièrement grave du travail dans les premières fabriques d’allumettes était la «phosphonécrose». Les personnes atteintes souffraient d’une inflammation et d’une nécrose des os de la mâchoire. On rapporte que certains malades ont retiré eux-mêmes des fragments d’os nécrosés.

La plupart se rendaient toutefois à l’hôpital. A moins d’une opération consistant à retirer les os détruits, la nécrose progressait, se propageait aux os du crâne et entraînait la mort. Les personnes guéries conservaient des séquelles permanentes, puisqu’elles étaient défigurées et dans l’incapacité de mâcher.

La cause de cette nécrose avait été identifiée très tôt: les vapeurs de phosphore pénétraient la mâchoire inférieure ou supérieure par les dents abîmées et déclenchaient cette maladie. On exigea donc des fabriques d’allumettes qu’elles n’emploient que des personnes ayant une bonne dentition. Une disposition illusoire, car bien peu de gens avaient des dents en parfaite santé à cette époque, et certainement pas parmi les personnes démunies. Les autres n’étaient tout simplement pas disposées à exercer cette activité.

Sur mandat du Conseil fédéral, le professeur bernois Theodor Kocher étudia cette nécrose à partir de nombreux cas recensés dans la région de Frutigen. Kocher et des médecins locaux documentèrent plus de 100 cas de nécrose entre 1850 et 1900, soit plus de deux cas par an en moyenne.

Sur les quelque 200 personnes qui travaillaient dans les fabriques d’allumettes de Frutigen, la probabilité de développer une nécrose était donc supérieure à 1% par an. Cela signifie qu’en 10 ans, la probabilité de contracter la maladie était supérieure à 10%. Parfois, une nécrose survenait au bout de quelques mois, parfois seulement après de nombreuses années.

Née en 1850, Margretha Trachsel de Frutigen subit l’ablation de toute sa mâchoire inférieure en raison d’une nécrose. La date de l’opération n’est pas connue. La patiente ne peut se nourrir que d’alim ...
Née en 1850, Margretha Trachsel de Frutigen subit l’ablation de toute sa mâchoire inférieure en raison d’une nécrose. La date de l’opération n’est pas connue. La patiente ne peut se nourrir que d’aliments hachés. Illustration de l’ouvrage de Theodor Kocher sur la phosphonécrose, 1893.Image: Bibliothèque universitaire de Berne

Rudolf Schmid de Frutigen contracta la maladie au bout de 15 ans. Il travaillait dans une fabrique d’allumettes depuis l’âge de neuf ans. En 1876, à 24 ans, il subit une opération à l’hôpital de l’Île à Berne. Six mois plus tôt, il s’était senti mal, puis sa mâchoire inférieure gauche avait enflé, des douleurs étaient apparues et un abcès s’était formé. La partie gauche de sa mâchoire inférieure dut être retirée en raison d’une nécrose. Il se rétablit rapidement et ne fut que légèrement défiguré, mais put uniquement encore manger des aliments mous.

Le combat contre la nécrose fut long. Les tentatives d’améliorer les conditions d’hygiène restèrent vaines. Les inspecteurs des fabriques et autres spécialistes finirent par conclure que seule une interdiction des allumettes au phosphore pouvait résoudre le problème. L’affaire fut alors portée devant le Parlement fédéral. La situation à Frutigen, épicentre de cette industrie, devint un sujet de débat récurrent dans les deux chambres au cours du dernier quart du 19e siècle.

Une première décision adoptée en 1879 interdit les allumettes au phosphore à compter du 1er janvier 1881. Cette interdiction fut levée deux ans plus tard, en grande partie sous la pression de Frutigen. La calamité se poursuivit. En 1895, une tentative de créer un monopole d’État sur les allumettes échoua à l’issue d’une votation populaire.

Une ancienne fabrique d’allumettes près de Frutigen. Active entre 1858 et 1896, elle employa jusqu’à 20 personnes.
Une ancienne fabrique d’allumettes près de Frutigen. Active entre 1858 et 1896, elle employa jusqu’à 20 personnes.Image: Ruedi Egli

Dans son discours d’avril 1894, le conseiller national Arnold Gottlieb Bühler, de Frutigen, évoqua l’industrie locale des allumettes en ces termes:

«J’irais même jusqu’à affirmer que notre région aurait eu de la chance si cette industrie ne s’y était jamais implantée. Nous aurions alors pris d’autres disposi­tions et je pense que nous serions actuel­le­ment dans une situation plus favorable»

Le moment était finalement venu d’interdire la source de ce mal. Le phosphore jaune fut enfin interdit au 1er juillet 1900 par une loi fédérale. Aucun nouveau cas de phosphonécrose ne fut signalé à partir de cette date.

A Frutigen, le nombre de fabriques diminua. Lors d’une première vague, une multitude de fabricants mirent la clé sous la porte, car la production des nouvelles «allumettes de sûreté» était plus complexe et plus coûteuse.

Dans les années 1920, le géant suédois des allumettes Svenska Tändsticks AB racheta la plupart des entreprises restantes et les ferma. A partir du milieu des années 1930, il ne resta plus que deux grands fabricants d’allumettes à Frutigen. Ils cessèrent eux aussi leurs activités vers 1970, faute de demande suffisante.

Nés de la misère. Les enfants au travail
19.12.2025–20.04.2026
Musée national Zurich

Tâches ménagères, travail à la ferme ou à domicile : les enfants devaient déjà contribuer à l’économie familiale avant l’ère industrielle. L’émergence de l’industrie entraîna leur exploitation comme main d’œuvre bon marché dans les usines, souvent au détriment de toute scolarisation. L’exposition retrace l’évolution des droits de l’enfant et met en lumière le sort des enfants placés de force chez des paysans ou dans des institutions.
>>> Plus d'articles historiques sur: blog.nationalmuseum.ch/fr
watson adopte des perles sélectionnées du blog du Musée national suisse dans un ordre aléatoire. L'article «Frutigen et les allumettes toxiques» est paru le 30 décembre.
blog.nationalmuseum.ch/fr/2025/12/frutigen-et-les-allumettes-toxiques
Emeutes à l'usine Foxconn en Chine
Video: twitter
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
0 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
On a testé la Tesla chinoise et on a été séduit
Xpeng débarque cet automne sur le marché suisse avec deux modèles, le G6 et le G9. Nous avons pris le volant du premier, un SUV familial 100% électrique qui, sous ses airs sages, avance avec une sérénité déconcertante. Car sa force n’est pas seulement dans le prix: elle est dans la batterie, la vitesse de recharge… et la confiance tranquille d’un constructeur déjà sûr de son fait.
Le nom ne dit encore pas grand-chose au grand public, mais il ne le restera pas longtemps. Fondée à Canton il y a onze ans, Xpeng avance à un rythme effréné. Après la Scandinavie en 2021, l’Allemagne et la France ensuite, la marque chinoise s’attaque aujourd'hui à la Suisse, avec Hedin Automotive pour partenaire.
L’article