Montreux Jazz: cette affiche est plus coquine qu'elle en a l'air
Artiste et illustratrice française de 44 ans, Malika Favre a forgé sa patte graphique entre quinze années passées à Londres et son installation à Barcelone il y a près de huit ans. Reconnue pour son univers minimaliste, figuratif et narratif, elle explore la féminité à travers des affiches, des couvertures de magazines et des collaborations prestigieuses. Rencontre avec une créatrice qui dit aimer «raconter toute une histoire en un seul regard».
L'affiche de l'édition 2027 du Montreux:
Votre affiche 2017 en noir et blanc est devenue iconique. Cette année, vous revenez sur la Riviera avec un projet à l’opposé: très coloré et maximaliste. Comment l’idée de célébrer ce dixième anniversaire a-t-elle germé?
Malika Favre: Depuis mon affiche de 2017, je suis restée proche du Festival et de son équipe. J’y suis retournée plusieurs fois au fil des éditions et nous avions récemment évoqué l’idée de créer une nouvelle affiche pour célébrer les dix ans de la première. J’aimais beaucoup la symbolique de cet anniversaire, d’autant que ce projet reste l’un des moments forts de ma carrière. C’est l’équipe du Festival qui a suggéré l’idée d’une collaboration, et j’ai immédiatement pensé à Kumkum Fernando, un artiste sri-lankais dont je suis le travail depuis plusieurs années. Je l’avais d’ailleurs interviewé un an auparavant pour mon projet de curation.
L'affiche 2017 du Montreux, par Malika 👇
L’illustration et la musique partagent toutes deux des notions de rythme, d’harmonie et d’émotion. Comment traduit-on visuellement du son ou une ambiance de concert?
La musique, l’art et le design sont des mondes intimement liés depuis toujours. Dans cette affiche, le rythme musical devient un rythme graphique, à travers des jeux de formes, d’échelles et de couleurs.
L’idée était surtout de créer du rythme à travers des motifs floraux inspirés par la nature et cette idée de «Music in Bloom».
C'est une référence...
Oui, un clin d’œil au mouvement «Flower Power» et à la nature, elle aussi profondément musicale. Il y a également dans cette affiche une volonté d’exprimer la dimension sacrée de la musique, à travers un personnage presque déifié et des jeux de symétrie et de formes qui évoquent à la fois les autels religieux et une boombox. C’est un joyeux chaos d’éléments qui explosent sur la page.
Qu’est-ce qui change dans votre démarche graphique lorsque vous créez pour un festival de musique par rapport à une couverture de magazine comme The New Yorker?
Les deux doivent raconter une histoire et transmettre une émotion, mais la démarche est très différente. Pour The New Yorker, ma priorité est de dire quelque chose sur la société qui nous entoure, de me faire la porte-parole d’un moment collectif. Je deviens une sorte de messagère et l’aspect personnel et introspectif, bien que présent, passe au second plan. Mon rôle est de raconter une histoire commune, universelle, en une seule image. Pour un festival, la démarche est plus libre, plus émotionnelle qu’intellectuelle. The New Yorker parle du vécu et Montreux du ressenti. Cela donne des résultats graphiques très différents.
C’est seulement la deuxième fois dans l’histoire du MJF qu’une affiche est créée à quatre mains, quarante ans après Keith Haring et Andy Warhol. Pourquoi avoir pensé immédiatement à Kumkum Fernando?
L’univers de Kumkum Fernando, à la fois mystique et rétrofuturiste, puise aussi dans les motifs traditionnels et l’architecture. C’est un univers riche, intense et très différent du mien, mais avec lequel je ressentais une véritable connivence artistique. Cela me semblait être une belle rencontre entre deux langages graphiques.
Comment s’est déroulé concrètement le dialogue entre votre style épuré et sensuel, et ses motifs géométriques sud-asiatiques?
C’est toujours complexe pour deux artistes de travailler à quatre mains et cela demande une bonne dose d’essais et d’erreurs. Dans notre cas, nous nous sommes d’abord alignés sur un concept général, celui du sacré et de la représentation visuelle du rythme. Nous avons ensuite rassemblé des idées et des références dans un pot commun, sans penser à une affiche ou à une œuvre spécifique.
Nous savions aussi dès le départ que nous voulions créer un objet physique. L’affiche s’est imposée dans un second temps.
Entre baisers cachés et motifs floraux, l’affiche s’avère très sensuelle. En quoi était-ce important pour vous d’injecter cette touche «coquine» et féminine, et comment cet esprit fait-il écho aux 60 ans du Summer of Love de 1967?
Je pense que c’est tout simplement dans mon ADN! Pour cette affiche, je suis tout d’abord entrée dans l’univers de Kumkum, avec ce personnage un peu étrange. La dernière étape, pour moi, était d’y insuffler ma propre signature, et l’idée des éléments cachés est l’une des marques de mon travail. C’est en regardant les fleurs que j’ai commencé à y voir des formes et des contreformes, des baisers dissimulés dans les motifs.
J’ai apporté cette touche sensuelle et féminine à la toute fin, pour adoucir ce robot, mais aussi pour me réapproprier le personnage et faire dialoguer nos deux univers.
Souvenirs de l'édition 2026...
L’affiche donne vie à une entité qui prend la forme d’un meuble/cabinet vinyle conçu sur mesure par Kumkum Fernando. Comment est né ce concept de partir d’un objet en trois dimensions pour l’intégrer au cœur de votre création graphique?
L’idée de l’objet était présente dès le départ et tout le concept s’est construit autour de ce meuble-autel dédié à la musique, qui devient la tête de notre personnage. Sa bouche se transforme en tiroir, ses oreilles en bacs à vinyles, et la musique prend vie dans sa tête, à travers un espace conçu pour accueillir une platine. A l’intérieur, c'est un champ de petites fleurs prêtes à éclore. Le tout est très symbolique et nous semblait être une manière naturelle de traduire l’émotion du Festival.
Si vous comparez la Malika Favre de 2017 et celle de 2027, qu’est-ce qui a le plus évolué dans votre rapport à la création, à la couleur et à votre liberté artistique?
Les deux affiches sont très différentes dans leur approche. Je savais dès le départ que celle-ci serait à l’opposé de celle de 2017. Je la voulais aussi colorée et maximaliste que possible, d’où mon choix de collaborateur. La première est l’expression même de ma patte d’artiste et définit mon univers en une seule image. La deuxième ouvre sur d’autres facettes de ma personnalité: mon amour des motifs, du folk art, des voyages, mais aussi des objets.
Ma liberté artistique reste la même, mais son expression se fait plus éclectique et davantage tournée vers le monde. Après quinze ans de carrière, c’est aussi un pas de côté volontaire.
