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L'économiste et professeur à la HEC Lausanne Stéphane Garelli.
L'économiste et professeur à la HEC Lausanne Stéphane Garelli.Image: Montage watson
Interview

Covid et guerre: «On va vers un monde plus cher et plus incertain»

Le Covid et la guerre en Ukraine ont signé la fin de la mondialisation «low-cost». Du moins selon Stéphane Garelli, économiste et professeur à la HEC Lausanne et à l'Institute for management development (IMD), qui nous détaille ici son analyse.
29.03.2022, 06:10
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On parle beaucoup de fin de la mondialisation depuis le Covid et encore deux fois plus depuis la guerre en Ukraine. Raisonne-t-on dans les bons termes?
Stéphane Garelli:
Je pense que parler de fin de la mondialisation est un peu exagéré. Mais le monde a changé, cela ne fait aucun doute. On vivait jusqu’à la période du Covid dans ce que j’ai appelé la globalisation «low-cost» – c’est-à-dire un monde qui était vraiment global et caractérisé par une efficacité sur les coûts et une optimisation de la production.

Qu'est-ce qui a changé avec les deux crises depuis 2020?
Avec le Covid s’est ouvert un deuxième chapitre de la mondialisation: on a privilégié le découplage des économies et le dédoublement des technologies. En somme, il fallait être plus indépendants les uns des autres – pour réduire les risques d’approvisionnement, etc. Et avec l’invasion de l’Ukraine, on est entrés très rapidement dans un troisième chapitre, celui de la fracturation de l’économie mondiale.

C’est-à-dire?
On se pose la question aujourd’hui si on n’est pas en train de se retrouver avec deux grands blocs économiques. Le premier, traditionnel, avec les Etats-Unis, l’Europe, mais aussi l’Asie du Sud-est. Ce bloc représente peu ou prou les deux tiers de l’économie mondiale. Les pays qui le composent ont des systèmes politiques et socio-économiques relativement comparables. L’autre bloc, qui représente à peu près un tiers du PIB mondial, regroupe les pays qui veulent retrouver une sorte de forte identité nationale et qui ont leurs propres systèmes économique, politique et social, de plus en plus différents du nôtre.

Ce phénomène est-il apparu avec la crise actuelle ou a-t-il juste été mis en lumière?
Disons que cette tendance s’est renforcée en peu de temps. Car effectivement, elle existait déjà avant la guerre en Ukraine. Beaucoup de pays étaient fatigués de l’attitude moralisatrice des pays occidentaux. Ils faisaient comprendre qu’ils en avaient un peu assez de recevoir des leçons de l’Occident. Par exemple, la Chine sur ce qu’elle doit faire au Xinjiang avec les Ouïgours. La Russie sur les emprisonnements en Sibérie. Ou le Qatar sur la construction de stades à bon marché – alors qu’en parallèle l’Occident leur envoie des ministres pour négocier des accords gazeux.

L’économie se redéfinit donc en fonction d’enjeux avant tout politiques?
Oui. Les sanctions économiques sont des décisions politiques. De part et d’autre d’ailleurs: en Occident, ce sont évidemment des décisions politiques, mais c’est le cas aussi des pays qui se sont abstenus dans les résolutions aux Nations-Unies sur la Russie. On retrouve bien sûr la Russie, la Chine, l’Inde, etc. Mais de manière surprenante, on voit par exemple que les princes héritiers d’Abu-Dhabi et d’Arabie Saoudite ont refusé récemment de parler au téléphone avec le président américain. C’était du jamais vu!

Comment les entreprises réagissent-elles aux sanctions qu’elles doivent appliquer?
Parmi ces entreprises qui se retrouvent dans une situation problématique, beaucoup commencent à mener une réflexion en profondeur sur leur présence internationale. Aujourd’hui, en tant que société, où puis-je être présent? Puis-je rester aux mêmes endroits qu’avant sans courir de risques économiques ou en termes de réputation? Dois-je être présent, mais à travers des partenaires locaux? Dois-je m’en aller, car cela devient ingérable? C'est l'issue de cette réflexion des entreprises qui va déterminer dans quel monde on va vivre.

Un exemple:

«Prenez une société comme Volkswagen: on oublie qu’elle vend plus de voitures en Chine que dans toute l’Europe. Si vous devez réfléchir sur votre présence en Chine ou en Inde, ce sont de gros enjeux»

Cette réflexion est-elle seulement le fait des circonstances politiques ou est-elle aussi le signe d’une évolution des valeurs vers la durabilité et la sécurité de l’économie?
Je pense que vous avez raison, il y a les deux. Les entreprises, dans leurs pays d’origine, font face à deux pressions. La pression des gouvernements qui utilisent les entreprises comme moyens de conduire leur politique internationale. Et la pression morale de la part de la société civile dans laquelle ils opèrent. Cette moralisation de l’économie concerne le climat, les droits de l’homme, la biodiversité, etc. Le problème, c’est que ça se passe très mal à ce niveau-là dans certains pays où les entreprises opèrent. Du coup:

«Les entreprises sont obligées de faire un grand écart pour à la fois satisfaire les opinions publiques et gouvernementales de leurs pays d’origine et ne pas avoir l'air de faire de l’ingérence dans la politique de certains pays qui, eux, le prennent de plus en plus mal»

D’ailleurs, quand vous parlez de la société, ce sont les consommateurs. Or, ceux-ci veulent à la fois une économie de plus en plus éthique et des biens et services bon marché. Est-ce qu’il ne faudra pas choisir entre les deux?
Si, absolument. En se dirigeant vers une économie plus morale, on pourra toujours avoir des iPhones, mais simplement ils seront beaucoup plus chers en étant fabriqués en Europe ou aux Etats-Unis. Au fond, la globalisation a permis de mettre à disposition énormément de produits abordables pour une grande partie de la population. Le standard de vie a augmenté. Cette période-là est terminée. On va vers un monde plus cher et plus incertain. C’est le cas pour toutes les matières premières. Leur prix explose. Y compris les matières alimentaires. Il faudra de plus en plus être conscient d'une chose:

«Notre système de valeurs, qui est tout à fait justifié, va impliquer des prix beaucoup plus hauts pour une grande partie de la population»

Au fond, la suite dépendra des choix – à long terme – du consommateur. On pourrait très bien imaginer qu’il finisse par laisser tomber son attachement à l’éthique en voyant les prix exploser, non?
Les gens se rendent compte maintenant de notre dépendance vis-à-vis de l’énergie, qui va être le gros morceau de l’augmentation de la facture. Mais vous avez raison, en Europe et aux Etats-Unis, c'est le consommateur qui, au fond, est celui qui décide. Ce sont des marchés libres. Alors que dans les autres pays, c'est le gouvernement. On est dans un environnement extrêmement politique dans ces pays. Le consommateur russe n’a rien à dire. Ici, souvent, on ne s’en rend pas compte.

Et vous alors, vous choisissez quoi entre l'éthique et les prix bas?

Finalement, les crises révèlent les défauts de nos systèmes… Mais est-ce qu’elles ne montrent pas aussi leurs avantages? Par exemple, l’interdépendance, le partage des informations, etc. ont joué un rôle crucial dans l’élaboration de vaccins au niveau mondial.
Tout à fait. Ce qui est terrible, c’est qu’on entre dans un monde fracturé au moment où on a précisément besoin de beaucoup d’investissements globaux. La nutrition, la décarbonisation de l’économie, le climat, l’accès des technologies à tous, la santé que vous avez mentionnée, tout cela est global. Notre monde se fracture et c’est inquiétant.

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