Netanyahou résiste, mais Israël a profondément changé
Au matin du 28 octobre, les Israéliens ont ressenti un déjà-vu, écrit le journaliste Amit Segal. Il y a trente ans, ils s'étaient couchés avec Shimon Peres et réveillés aux côtés de Benjamin Netanyahou. Cette fois, ils s'étaient endormis avec Gadi Eisenkot. Mais au réveil, c'était de nouveau Bibi qui se trouvait à leurs côtés.
Les sondages préélectoraux avaient sous-estimé le camp de Netanyahou, nourrissant chez ses adversaires l'espoir d'une alternance. Mardi soir, les premières projections donnaient encore l'avantage à l'opposition. Mais la tendance s'est inversée au fil de la nuit: avec 53 sièges, le bloc de Netanyahou devance désormais celui de son rival Gadi Eisenkot, qui n'en obtient que 48.
Tous les bulletins n'ont pas encore été dépouillés. Mais aucun des deux camps ne semble en mesure d'atteindre la majorité requise de 61 sièges. Netanyahou en est toutefois le plus proche. Il pourrait tenter de convaincre certains élus de l'opposition de revenir sur leur refus de participer à un gouvernement dirigé par lui, en leur faisant des offres généreuses. S'il parvient à rallier suffisamment de transfuges, le président de l'Etat devrait le charger de former un gouvernement.
Mais ce qui ressemble à une victoire pour la coalition de Netanyahou constitue en réalité une douche froide. Son bloc a perdu 15% des plus de 65 sièges qu'il détenait jusqu'ici. Difficile, dans ces conditions, de parler de victoire éclatante. Selon les résultats disponibles, plusieurs piliers de sa coalition ont enregistré un net recul, notamment le parti ultraorthodoxe Shas (-36%) et le Parti sioniste religieux de Bezalel Smotrich (-14%).
Le fait que la moitié des électeurs continuent de faire confiance à Netanyahou a de quoi surprendre. Ni le désastre monumental du 7 Octobre ni son refus de créer une commission d'enquête sur les causes de cette catastrophe n'ont véritablement entamé son soutien. Pas davantage que deux guerres contre l'Iran sans issue claire, la guerre meurtrière menée à Gaza contre le Hamas, toujours au pouvoir, ou les violentes émeutes de manifestants ultraorthodoxes opposés au service militaire obligatoire. Celui qui domine la vie politique israélienne depuis 2009 conserve de solides appuis.
L'opposition face à un choix difficile en Israël
Ses adversaires politiques, Gadi Eisenkot, Naftali Bennett et Avigdor Lieberman, se retrouvent ainsi face à un dilemme. S'ils repoussent les avances de Netanyahou, ils risquent d'être accusés d'empêcher la formation d'un gouvernement stable par simple aversion personnelle. Mais s'ils rejoignent sa coalition, ils devront expliquer à leurs électeurs pourquoi leurs mises en garde contre Netanyahou ne seraient soudain plus valables après le scrutin.
La question du «service militaire obligatoire pour les ultraorthodoxes» illustre particulièrement bien ce dilemme. Pour Bennett, il serait difficile de justifier une entrée au gouvernement aux côtés des partis religieux sans concessions concrètes de la part des rabbins. L'enjeu touche à la répartition des obligations entre les différentes composantes de la population, mais aussi à la crédibilité des promesses politiques. Netanyahou ne pourra pas résoudre ce conflit en distribuant simplement quelques ministères supplémentaires.
Dans sa recherche de partenaires susceptibles de lui assurer une majorité, le premier ministre dispose d'un avantage sur Eisenkot: malgré leurs différends internes, les partis de son camp partagent la volonté de le maintenir au pouvoir. Les partenaires potentiels d'Eisenkot doivent, eux, encore s'entendre sur les concessions qu'ils sont prêts à faire pour écarter Netanyahou, et sur les promesses électorales auxquelles ils accepteraient de renoncer.
En l'état actuel, Eisenkot aurait besoin d'au moins douze des 17 sièges détenus par les partis arabes. Et cela ne suffirait que si tous ses autres partenaires faisaient bloc derrière lui. Une perspective qui semble aujourd'hui peu probable.
Les Israéliens laïques sont devenus minoritaires
Mais au fond, l'enjeu dépasse la seule question de «Bibi ou pas Bibi». Le résultat des élections met en lumière une profonde transformation de la société israélienne, déjà décrite il y a quelque temps par le romancier Meir Shalev. Dans les premières années de l'Etat, écrivains et intellectuels venus d'Europe avaient largement façonné le pays.
Depuis, les Israéliens laïques, attachés à une culture occidentale, sont devenus minoritaires et perdent progressivement de leur influence. Les milieux religieux, national-conservateurs et d'origine orientale revendiquent avec une assurance croissante le droit de façonner le pays selon leurs propres convictions.
Le camp libéral reste capable de mobiliser des centaines de milliers de personnes dans la rue, notamment contre la réforme de la justice. Il conserve une forte influence dans la culture, la recherche, l'économie et les médias. Mais ce poids dans la société ne se traduit plus aussi facilement par une majorité politique.
Même une victoire électorale des adversaires de Netanyahou ne signifierait pas un retour à l'Israël laïque de la génération fondatrice. Le rejet de Netanyahou constitue un point commun, mais ne suffit pas à faire émerger une vision partagée de la place que devraient occuper la religion, la tradition juive et les valeurs libérales au sein de l'Etat. Ce débat dépasse donc largement l'avenir politique de Netanyahou. Il touche à l'identité même du pays. (trad. hun)
