69 fusillades à Bruxelles: «c’est comme en temps de guerre»
«Bien sûr que je peux te raconter ce qui s'est passé. Je l'ai vu de mes propres yeux.»
Vers 21h15, le type serait arrivé sur sa mobylette. Ça n'a pas duré cinq secondes, il y a eu une détonation. «Pam, pam, pam», raconte Luis en formant un grand L avec les doigts pour mimer un pistolet.
«La balle lui est entrée par ici et ressortie de l'autre côté», dit-il en montrant sa hanche. Un ami lui a prodigué les premiers secours. Plus tard, ils ont dû amputer sa jambe, d'après ce que Luis a entendu dire.
Luis est portugais et habite à Saint-Gilles, l'une des 19 communes de Bruxelles. Il préfère que son vrai nom n'apparaisse pas dans les médias.
Lui et les habitués qui se retrouvent, ce lundi matin, au café situé juste à côté de la Place des Deux Bancs pour prendre un verre, se souviennent encore très bien de ce qui s'est passé, il y a près de trois semaines, dans la soirée. L'un des dealers du petit parc voisin a été abattu. Un règlement de comptes entre gangs de trafiquants. Encore une fois.
«Des rafales comme en temps de guerre»
A peine deux jours plus tard, une nouvelle fusillade a éclaté. Cette fois-ci, le tireur s’est posté au milieu de la rue, devant le café, et a tiré à rafales avec sa kalachnikov. Il aurait vidé deux chargeurs entiers, raconte Luis. Miraculeusement, personne n’a été touché. Il ne reste que les impacts de balles dans l’asphalte et sur la façade de l’immeuble. «C'est comme en temps de guerre», intervient un autre homme dans la discussion. Quelques minutes plus tard, deux jeunes hommes entrent dans le parc. «Regarde, ça recommence», dit Luis.
Sept fois en cinq jours: tel est le triste point culminant d'une série de fusillades qui a semé la panique à Bruxelles au mois d'août. Des personnes ont été blessées, et une balle perdue a percuté la chambre d'une femme qui dormait. On dénombre déjà 69 fusillades de ce type cette année.
Les bobos s'inquiètent pour leur quartier
Mais que se passe-t-il donc? Après tout, Saint-Gilles est une commune où la proportion de «bobos» est nettement plus élevée que dans d'autres quartiers bruxellois. Des jeunes, généralement aisés, vivent dans de belles maisons bourgeoises aux façades Art nouveau. Le week-end, ils vont voir les matchs du club de football «Union Saint-Gilloise» ou boivent des cappuccinos aux terrasses des cafés. Aujourd'hui, ils contemplent, stupéfaits, ce qu'est devenu leur quartier.
Dès 9h du matin, les dealers sont déjà en action
De la place des Deux Bancs, il ne faut que quelques minutes pour rejoindre la place de Bethléem. Là aussi, le trafic de drogue bat son plein pratiquement 24 heures sur 24. Un riverain estime que les dealers réalisent jusqu’à 50 000 euros de chiffre d’affaires par jour.
Et même en ce moment, soit peu avant 9h du matin, ils sont déjà là. Pantalon de sport, baskets, capuche sur la tête. Ce jeune homme doit avoir tout au plus 20 ans.
«Continuons notre chemin», dit Marcella Militello. Elle ne sait pas trop si le dealer est simplement à la recherche de nouveaux clients – ou s’il commence à se méfier. Mieux vaut ne pas prendre de risque. Le seuil du passage à l'acte violent aurait désormais baissé à un niveau inquiétant. Les dealers se montreraient de plus en plus agressifs envers la population.
«C'est avec la Covid que tout a vraiment commencé »
Marcella Militello est présidente de l'initiative citoyenne «BASTA! Belgian Antimafia». Originaire d'Agrigente, en Sicile, elle militait déjà en Italie contre le crime organisé. Elle poursuit désormais son combat à Bruxelles.
Le week-end qui a suivi les fusillades, cette femme de 42 ans a rassemblé environ 500 personnes sur la place de Bethléem. L’espace devait redevenir, pendant quelques heures seulement, celui des habitants. Il s’agissait d’une tentative de reconquérir l’espace public et de lutter contre la «banalisation du trafic de drogue», explique-t-elle, qui habite elle-même dans le quartier avec sa famille et est témoin quotidien de ces événements.
Le lendemain de la manifestation, elle nous emmène faire une promenade à Saint-Gilles, nous montre des parcs et des coins de rue, ce qu'on appelle des «points chauds», où le trafic de drogue se pratique plus ou moins ouvertement.
«C'est avec le Covid que tout a vraiment commencé», dit-elle. Pendant le confinement, les places étaient vides. Les dealers s'étaient installés. Les cafés et les boutiques de nuit en difficulté financière avaient été rachetés. La Covid a disparu. Mais les dealers sont restés.
Les migrants, proies faciles
Leur principale source d'approvisionnement serait la misère des personnes sans statut de séjour régulier. Selon des estimations prudentes, il y aurait au moins 50 000 personnes sans papiers valides à Bruxelles. Ceux qui n'ont ni droit de séjour, ni logement fixe, ni pratiquement aucune perspective de revenus légaux constituent une proie facile pour les réseaux de trafiquants de drogue. De la misère de la rue à celle de la dépendance, il n'y a qu'un pas.
Quelques centaines d'euros suffisent à appâter les migrants pour qu'ils prennent une arme en main ou lancent un cocktail Molotov. C'est le moyen privilégié par les barons de la drogue pour envoyer un «message» à leurs concurrents.
Un procureur sous protection policière
De tels «messages» sont actuellement particulièrement nombreux à Saint-Gilles et dans les environs. Personne n’en sait plus à ce sujet que Julien Moinil. Il est le procureur du Roi, à la tête du parquet de Bruxelles. A ce titre, il mène une vie dangereuse. Depuis des mois, il est sous protection policière. Depuis que cet homme de 40 ans lutte contre les réseaux de trafic de drogue, il est lui-même considéré comme une cible potentielle.
Après la fusillade à la kalachnikov, le jeune procureur tient une fois de plus un discours sans détours: il s'agirait de deux organisations criminelles qui se livrent une guerre à Bruxelles. Il serait question de représailles et de ripostes. «Cela ne s'arrêtera pas et continuera jusqu'à ce que les chefs soient neutralisés», a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse.
On sait qui sont les «patrons»
La justice sait bien sûr qui sont les «patrons». Des personnes ayant la double nationalité belge et marocaine. On pourrait «les compter sur les doigts d’une main». Le problème: ils se trouvent loin d’ici, au Maroc ou en Thaïlande. Ou bien ils sont déjà en prison. Ce qui ne les empêche pas de continuer à donner des ordres.
Julien Moinil qualifie cela avec une ironie d’«exemple de surréalisme belge». Pour lui, la situation n’est plus depuis longtemps un simple problème de police. «C'est un fléau» et un état d'urgence national. Quiconque souhaite y mettre un terme doit doter la police, les prisons et la justice des moyens dont elles ont besoin. Il interpelle tout particulièrement le premier ministre Bart De Wever. Ce qu'il faut maintenant, c'est une mobilisation de tous les échelons de l'Etat, à commencer par le gouvernement national.
De plus en plus de mineurs recrutés
Pour prouver qu'il n'est certainement pas inactif, le ministre de l'Intérieur Bernhard Quintin a récemment publié des vidéos de descentes de police le montrant aux côtés des forces de l'ordre dans des quartiers sensibles. Ses détracteurs affirment en revanche qu'il ne s'agit là que de communication.
Le procureur s'inquiète particulièrement du fait que de plus en plus de mineurs soient recrutés. Ils regardent les vidéos des dealers sur TikTok, qui leur promettent de l'argent facile. Ça marche. Pourquoi se tuer à la tâche pour 1500 euros par mois quand on peut gagner plusieurs fois cette somme en peu de temps en tant que trafiquant de drogue ?
«Qu'est-ce que je devrais faire? Du kung-fu?»
Jean Spinette se sent abandonné. Nous rencontrons le maire de Saint-Gilles en marge de la manifestation anti-mafia qui a lieu sur la place de Bethléem. Il est facile à reconnaître: lunettes rouges caractéristiques, style décontracté, un social-démocrate de la vieille école. Par principe, il tutoie tous ceux qu’il croise. Quand il parle, il aime bien poser son bras sur l’épaule de son interlocuteur.
Les 24h00 magiques de @JeanSpinette:
— Georges-L BOUCHEZ (@GLBouchez) August 25, 2026
Ce week end, le bourgmestre de Saint Gilles fait une sortie pour mettre la situation sécuritaire catastrophique de sa commune sur le dos du fédéral.
Le lundi, là ça devient de l’art:
1. Il fait le tour des écoles avec son échevine… pic.twitter.com/XRRHKEY7uo
Lui-même habite ici, sur la place, et non pas dans le quartier chic du haut de Saint-Gilles. Le soir, il rentre chez lui en scooter. Il connaît les jeunes dealers, va à leur rencontre et essaie de les dissuader de continuer.
Mais à un moment donné, un maire atteint ses limites.
Ce qui le met en colère, c'est que Saint-Gilles investisse beaucoup d'argent dans la police, mais que, selon ses propres dires, celle-ci ne dispose justement pas de suffisamment d'effectifs au moment où la situation devient critique.
Comme en avril dernier, lorsqu’une bombe a explosé devant un bar à chicha. De l’autre côté de la rue, les vitres d’une école ont volé en éclats. Le lendemain, le maire Jean Spinette a demandé la présence de policiers dans le quartier afin de rassurer les habitants effrayés. La réponse du commissariat: «Désolé, nous n’avons personne.» Les agents sont mobilisés pour des manifestations, des matchs de foot et d’autres grands événements. Jean Spinette:
Le maire doit faire face à de vives critiques de la part de l'opinion publique. On lui reproche d'être lui-même responsable de cette situation, car il aurait fait preuve pendant des années d'une trop grande laxité envers les trafiquants de drogue. «Typiquement socialiste», peut-on entendre dans le camp du gouvernement De Wever.
Une vidéo montrant Jean Spinette accompagné d'une équipe de tournage suscite la polémique. Il s'approche d'un dealer et lui dit:
Une aubaine pour ses détracteurs: tiens donc, le maire socialiste met en garde les dealers contre les forces de l'ordre.
Interrogé sur cette affaire, le maire de Saint-Gille déclare: «Je n'ai pas envie de répondre à ces gens. Ils ne font preuve d'aucune loyauté institutionnelle. Ils ne font que jouer à des petits jeux politiques.»
«Il ne nous reste plus qu'à nous armer nous-mêmes»
Retour au café de la place des Deux Bancs. Les hommes au comptoir ont leur propre vision des choses. Plus de policiers Ça ne fait jamais de mal. Mais ça ne changerait rien non plus. Les dealers se moqueraient des policiers. A peine une patrouille est-elle partie qu’ils sont déjà de retour. Parfois, ils menacent même les agents de manière très directe. L'un des hommes au comptoir, lui-même marocain:
Là-bas, la police ne ferait pas de quartier. D'abord la prison, puis les questions. Dans le café, un autre homme écoute. Puis il se lève. «On n'aura sans doute pas d'autre choix que de s'armer nous-mêmes», dit-il avant de s'éloigner.
C'est peut-être là la phrase décisive. Et c'est encore plus inquiétant que les impacts de balles dans la rue. Si les habitants ont le sentiment de devoir s'armer eux-mêmes, c'est que la confiance dans l'Etat est définitivement perdue.
Deux mondes, une drogue
On continue en direction de la Porte de Hal, la porte médiévale située à la lisière de la vieille ville de Bruxelles. Le parc adjacent est également un lieu très fréquenté. On croise sans cesse des toxicomanes – des personnes gravement dépendantes, dont la plupart consomment du crack. Cette forme de cocaïne à fumer est non seulement bon marché, mais aussi particulièrement puissante. Elle conduit les gens à la dégradation physique. A cela s’ajoutent l’alcoolisme, les troubles psychiques et le sans-abrisme. Ces pauvres âmes offrent un spectacle désolant.
A quelques pas seulement du parc se trouve le quartier festif très prisé des Marolles. On peut y observer, sur quelques centaines de mètres à peine, toute l’absurdité du problème de la cocaïne à Bruxelles: en dehors, les accros au crack; dedans, dans les bars branchés, les fêtards. Le week-end, il arrive que certains sniffent de la cocaïne dans les toilettes avec un naturel déconcertant, tandis que d’autres commandent une bière au bar.
Combien de ces jeunes pensent en ce moment à ce qui se passe quelques rues plus loin? Et au fait qu'à Saint-Gilles, au bout de leur chaîne de livraison, on tire avec des kalachnikovs? (trad. amn)
