«Il faut qu’on soit là, même si on est terrorisés»
Filles du Calvaire: dernière station de métro avant République, la place ravagée par les émeutes parisiennes du 17 octobre. Une pub géante en 4 par 3 attire l’œil. Elle colle si bien à l’époque. «Que sommes-nous devenus?» La question renvoie au dernier essai de la star des sondeurs Jérôme Fourquet, Homo Occidentalis, coécrit avec Ruben Rabinovitch. Le second n’est pas connu. Le premier, mémorialiste des tourments français depuis une quinzaine d’années, est requis ces jours-ci sur tous les plateaux-télés. Sortons du métro.
Vendredi 23 octobre, veille de l'acte 2 de la mobilisation contre la vie chère, cette fois-ci emmenée dans la capitale par une intersyndicale, condition posée par le gouvernement pour autoriser la manifestation. Paris n’a pas fini de panser ses blessures du samedi précédent, qu’il se prépare à en subir de nouvelles samedi qui vient.
«Il faut qu’on soit là, même si on est terrorisés»
Que sommes-nous devenus?, demandait l'affiche du métro. La réponse est sous nos yeux. Là, des vitrines qui jonchent le sol mouillé telles des crêpes tombées de leur poêle. Ici, des contreplaqués en cours d’installation, d'autres posés depuis plusieurs jours déjà. Les commerçants réparent, colmatent, anticipent. Ne baissent pas les bras.
«Il faut qu’on soit là, même si on est terrorisés», affirme Sandrine, une petite noiraude, gérante d’un café donnant sur la place de la République, aujourd’hui balayée par de fortes bourrasques. «Il ne faut pas céder à la panique», reprend la jeune femme tout en portant deux omelettes-salades à des clients attablés à l’heure du midi.
Pas question de fermer ce 24 octobre. Sandrine et ses employés ont pourtant eu très peur, lors du premier samedi de la mobilisation contre la vie chère, placés qu'ils étaient aux premières loges de la guérilla urbaine.
Karine, chic en long manteau noir, est une autre résistante. Elle gardera son salon de coiffure ouvert.
Son commerce a été épargné par les casseurs et les pilleurs samedi dernier. Un miracle.
Boulevard du Temple, à deux pas de République, la Bourse du travail, lieu des grands soirs révolutionnaires, est couverte d’inscriptions menaçantes, comme annonciatrices d’une guerre civile:
Les gens parlent, ils n’ont plus peur de dire ce qu’ils pensent. Infirmière libérale à la retraite, Annie a voté «Zemmour» en 2022, elle votera «Marine Le Pen, qui d’autre?» en 2027.
Annie est partisane de «la France aux Français».
Mathieu, 19 ans, barman dans un bar branché à République, tient un discours bien différent. Il baisse la musique, de la house, pour qu’on s’entende.
Ce vendredi à la mi-journée, le bar, pourtant ouvert, est vide, comme une bonne partie de la place et de ses commerces, beaucoup, la moitié peut-être, étant hors service après le tsunami de violences du 17.
Ce jour-là, Mathieu a fait des prix aux manifestants, «ils ont apprécié». Il leur a vendu la pinte d’IPA, une bière parisienne, 4,50 euros au lieu de 9. Il se souvient avoir accueilli «des blessés et des street medics». Il raconte:
Le jeune homme assure n’avoir pas pris part aux pillages. Mais il n’aurait «pas dit non à un sac Vuitton». A propos du PDG de LVHM et des «riches» en général:
Le ruissellement? La redistribution des richesses. Mathieu dit louer un 10 m² 400 euros par mois. «Et encore, il y a plus cher pour la même surface!»
Les riverains de République, lieu placé sous couvre-feu à partir de 23 heures et gardé par des cars de CRS, un hélicoptère faisant certains soirs son apparition dans le ciel, sont chanceux dans leur malheur. Samedi le cortège partira, non plus de chez eux, mais de Bastille, autre passage obligé des manifs de gauche. Situé rue de Lyon, en face de l’Opéra Bastille et non loin du point de départ, le restaurant de Roshan, un Sri-Lankais qui propose de la cuisine française, restera fermé. «Je ne veux prendre aucun risque», dit-il, debout au bar de son établissement, un café offert au journaliste de passage.
«21 000 euros de recettes perdus»
Il nous montre une vidéo enregistrée sur son téléphone portable. Prise de l’intérieur du restaurant, on y voit, à l’extérieur, des silhouettes évoluant dans un brouillard de lacrymos. Roshan n’a pas de rideaux métalliques pour protéger ses vitrines. Mais il pourra compter demain, comme la semaine dernière, du reste, sur la protection d’un camion de CRS garé sur un côté de son restaurant. En une semaine, son commerce, qui tourne au ralenti en raison de la sinistrose depuis la casse et les pillages, a perdu «21 000 euros de recettes», dit-il, calculette en main.
Assis dans un fauteuil au fond de sa librairie, ce Tunisien annonce fièrement et comme pour chasser le mauvais sort qu’il ne fermera pas boutique.
On quitte la librairie qui sent bon les vieux livres. Dommage, on y passerait des heures.
