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En 2017 aussi, Marine Le Pen faisait campagne «au nom du peuple».
En 2017 aussi, Marine Le Pen faisait campagne «au nom du peuple».Image: Keystone
Présidentielle 2022

Marine Le Pen veut contourner le parlement. Est-elle d'extrême droite?

La candidate du Rassemblement national (RN) veut mettre fin à l'immigration de masse en faisant voter le peuple par référendum sur un changement de la Constitution. Quitte à se passer de l'aval du parlement. Un processus pourtant requis par les institutions. Serait-ce ça, être d'extrême droite? Ça se discute.
20.04.2022, 11:4620.04.2022, 12:54
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Macron la méprise et méprise le peuple. C'est la rhétorique entretenue par Marine Le Pen durant cet entre-deux tours. Un peuple qu'elle entend justement représenter dans cette élection. «Le 10 avril, si le peuple vote, le peuple gagne», s'était-elle déjà fendue dans un tweet avant le premier tour. S'il ne s'était pas généralisé de gauche à droite, on aurait pu voir dans l'accaparement de cette notion un vieux réflexe de l'extrême droite, au sens d'une famille politique s'appuyant sur une dialectique peuple-élites et une dévalorisation de celles-ci, incluant médias, patronat, minorités... et parlement.

Or, c'est précisément sur le plan institutionnel qu'il vaut la peine d'évaluer le programme de Marine Le Pen pour se faire une idée de sa vision de la démocratie. Au sommet de ses «22 mesures pour 2022», la candidate du Rassemblement national propose d'«arrêter l’immigration incontrôlée en donnant la parole aux Français par référendum.» Le scrutin aurait lieu durant les six premiers mois de son mandat. Dans son manifeste, la prétendante à l'Elysée écrit:

«C’est aux Français, et à eux seuls, de déterminer la politique migratoire que notre pays doit suivre»

Marine Le Pen compte se passer du parlement

«A eux seuls», écrit-elle. Et c'est là tout l'enjeu. Si, en Suisse, on ne voit pas de problème à l'idée que le peuple puisse modifier la Constitution, y compris concernant la politique des étrangers, la question se pose différemment en France. Les articles 11 et 89 de la Constitution encadrent très spécifiquement cet outil et distinguent la consultation du peuple pour un projet de loi, d'une part, et une procédure de révision de la Constitution, d'autre part:

Art. 11 (début)

«Le Président de la République, sur proposition du Gouvernement pendant la durée des sessions ou sur proposition conjointe des deux assemblées, publiées au Journal officiel, peut soumettre au référendum tout projet de loi portant sur l'organisation des pouvoirs publics, sur des réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale de la nation et aux services publics qui y concourent, ou tendant à autoriser la ratification d'un traité qui, sans être contraire à la Constitution, aurait des incidences sur le fonctionnement des institutions.»

Art. 89 (extrait)

«Le projet ou la proposition de révision doit être examiné dans les conditions de délai fixées au troisième alinéa de l'article 42 et voté par les deux assemblées en termes identiques. La révision est définitive après avoir été approuvée par référendum.»

Ainsi, si Marine Le Pen venait à faire accepter par le peuple la modification d'«un certain nombre d’articles de notre Constitution afin d’intégrer la question migratoire à notre texte suprême», sans l'aval des chambres à la virgule près, elle se heurterait à la Constitution française elle-même. «Elle passerait en "coup de force"», a commenté le constitutionnaliste Jean-Philippe Derosier sur BFM TV. Elle perpétrerait même «un coup d'Etat constitutionnel», a-t-il déploré, n'hésitant pas, sur la chaîne parlementaire LCP, à parler de pratiques «terroristes de démocrature».

Le politologue de tendance verte Erwan Lecœur estime, sur franceinfo, qu'il s'agit clairement d'une «vision d'extrême droite», du fait d'un certain «hyper-démocratisme», défini par «l'idée que les institutions de la République doivent être remplacées par le bon sens populaire». Le constitutionnaliste Dominique Rousseau qualifie quant à lui «cette "démocratie référendaire" voulue par Marine Le Pen, qui met à l'écart les élus et les institutions susceptibles d'exercer un contre-pouvoir», d' «illibérale», et va même jusqu'à parler de «coup d'Etat» dans Le Monde.

«Elle a raison de jouer avec les limites du sytème»

Tous les observateurs ne s'accordent pas sur cette analyse. Retour en Suisse avec l'historien Olivier Meuwly, membre du Parti libéral-radical. «En un sens, Marine Le Pen a raison de jouer avec les limites du système. La Ve République est bâtie sur l'idée de la rencontre entre un homme (en l'occurrence, une femme) et le peuple.» Et pour cause, les modalités d'élection au suffrage universel ont été décidées par un référendum proposé par le général de Gaulle en 1962... de façon anticonstitutionnelle, comme le rappelle Dominique Rousseau sur franceinfo. Ce qui donne raison à Olivier Meuwly:

«Elle se situe sur un terrain "populiste", au sens premier. Ce n'est pas illégitime»

«Si l'on prend l'exemple de la Suisse, en 1847, il n’y avait pas de système prévoyant la réforme de la Constitution», lance le spécialiste du 19e siècle helvétique et de la démocratie directe. «Toute innovation institutionnelle est en quelque sorte illégale. C'était le grand argument des conservateurs contre les libéraux-radicaux qui ont créé la Suisse moderne.» Marine Le Pen s'inscrit donc dans une optique révolutionnaire plus que réactionnaire. Et il n'est pas dit que ce soit l'anti-parlementarisme qui motive la candidate selon l'historien, qui remarque qu'elle propose l'introduction de la proportionnelle.

De manière plus générale, Olivier Meuwly est d'avis que l'étiquette «extrême droite» a été tellement utilisée qu'elle veut exprimer aujourd'hui beaucoup de réalités différentes. Ce qui, selon lui, rend les choses compliquées, et sert les personnes visées plus que ça ne les dessert. «Etre pour une démocratie illibérale, à la mode de Victor Orban, dont s'inspire justement Marine Le Pen, c'est être d'extrême droite?» La question reste ouverte.

Au-delà de son programme et de ses idées, son attitude

Finalement, anti-parlementarisme ou pas, d'autres caractéristiques de la candidate expliquent qu'on puisse voir dans ses propositions des relents de ce qu'il est convenu d'appeler «extrême droite». Quel que soit le mot derrière cette réalité, celle-ci se manifeste par exemple par une indifférence de Marine Le Pen aux contre-pouvoirs, essentiels à la démocratie, tels que les syndicats ou les associations. Elle pourrait au moins les critiquer, de manière constructive, mais elle n'en parle même pas: pas une trace de ces mots dans son programme.

Autre marqueur, l'alliance – en cas de victoire de la candidate nationaliste – qui se dessinerait entre la France et des Etats illibéraux comme la Hongrie ou même la Russie, que Marine Le Pen louait encore il y a quelques mois. Ou encore l'autoritarisme auquel on s'attendrait de la part de Marine Le Pen une fois arrivée au pouvoir; on peut songer ne serait-ce qu'au fonctionnement du Rassemblement national, où il n'existe pas – ou si peu – de culture du débat. Tant de motifs de critiques et de craintes qui font dire à Dominique Reynié, directeur de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol):

«La tentation de ce pouvoir [de Marine Le Pen] serait de changer la nature du régime»

En résumé, on peut seulement dire que Marine Le Pen est anti-démocrate, dans la mesure où elle n'est pas attachée à la démocratie libérale et où la démocratie ne peut être que libérale. Mais la principale intéressée ne sera sûrement pas d'accord avec cette idée.

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