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Eric Zemmour. Asnières, 26 septembre 2021.
Eric Zemmour. Asnières, 26 septembre 2021. image: CHRISTOPHE PETIT TESSON-epa-keystone
Présidentielle 2022

Eric Zemmour, adulé et détesté chez les juifs français

Toujours pas candidat déclaré à la présidentielle française de 2022, demeurant haut dans les sondages, Eric Zemmour et sa rhétorique d'extrême droite dirigée contre l'islam, divisent les juifs français en deux camps: ses partisans, ses opposants.
19.10.2021, 18:4520.10.2021, 18:04

«C’est notre star.» Ce cri du cœur traverserait les synagogues loubavitch de Paris. Eric Zemmour, candidat potentiel à la présidence de la République, aurait la cote parmi les fidèles de ce courant traditionnel du judaïsme, en vogue dans les milieux populaires juifs français. C’est ce qu’affirme à watson la journaliste Noémie Halioua, auteure pour le site Causeur de l’article «Salomon, vous votez Zemmour?»*.

Le 11 octobre sur l’antenne de Sud Radio, Eric Zemmour, jouant une partition bien connue en politique, la base contre l’élite, se félicitait de cet engouement présumé pour sa personne: «Moi, je suis très populaire quand je vais à la synagogue.» Contrairement, entendait-il, aux institutions et autres personnalités juives, le philosophe Bernard-Henri Lévy, Serge Klarsfeld le «chasseur de nazis» ou encore Francis Kalifat le président du Crif. Tous trois unis dans leur appel à ce qu’«aucun vote juif» n’aille à celui qui tente de présenter le maréchal Pétain, l’artisan des lois antisémites sous Vichy, en sauveur des juifs français à l'époque.

Le polémiste d’extrême droite, toujours placé haut dans les sondages de premier tour de la présidentielle 2022, passerait, lui, aux yeux de ses partisans de confession juive, pour le sauveur des juifs d’aujourd’hui. «Leur protecteur», analyse Noémie Halioua. Non plus face aux Allemands, mais face à l’«islam», par extension, les «musulmans». Le «danger» pointé du doigt par celui qui tarde à officialiser sa candidature.

Ainsi se voient-ils

Chez les juifs français, les pro-Zemmour se recruteraient davantage chez les séfarades, comme lui originaires du Maghreb, que chez les Ashkénazes, originaires, eux, d’Europe centrale. Les premiers portent en eux le souvenir de l’exil, le départ d’Afrique du Nord, pour partie choisi, pour partie forcé. Ils y étaient minoritaires face aux Arabes, comme ils le sont à présent en France face aux mêmes. Ainsi se voient-ils.

L’avocat Gilles-William Goldnadel, fort en punchlines et cela dit pas séfarade, est l’un de leur porte-parole médiatiques. Dans un tweet daté du 17 octobre, il s’en prend au Crif, le Conseil représentatif des institutions juives de France:

L’antisémitisme, parfois violent, à l’occasion mortel, d’une partie des Français d’origine maghrébine, à compter du début des années 2000, a comme achevé la mue politique d’une frange importante des juifs français. Autrefois de gauche, celle-ci vote aujourd'hui à droite, voire à l'extrême droite. Noémie Halioua a consacré un livre à Sarah Halimi, dont le caractère antisémite de l'assassinat, en 2017 à Paris, a été reconnu.

«Je connais bien le père et l’oncle d’Eric Zemmour»

«Je connais bien le père et l’oncle d’Eric Zemmour.» Ancien commissaire de police, figure du «9-3», cette Seine-Saint-Denis que de nombreux juifs ont quitté par peur, Sammy Ghozlan est aussi le président-fondateur du Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA). L’homme à la retraite se dit fidèle à sa famille politique, RPR-UDF, l’ancêtre de l’actuel LR (Les Républicains) mal en point. A l’entendre, il votera pour le candidat ou la candidate qui sortira du chapeau de la primaire LR.

Entre l’historique lutte contre l’antisémitisme et la relativisation zemmourienne du passé collaborationniste français, Sammy Ghozlan a choisi. «Les propos de Zemmour sur Pétain, Papon, l’école juive de Toulouse**, sont inadmissibles, insupportables et faux», tranche-t-il.

On sent Sammy Ghozlan quelque peu dépité par la tournure des événements. Selon lui, les instances représentatives juives n’auraient pas dû «s’immiscer dans le discours» de l'idéologue identitaire. «Il ne représente pas la communauté juive», assure-t-il. En tout cas, une partie d’entre elle se reconnaît en lui.

Comme le père et l’oncle d’Eric Zemmour, Sammy Ghozlan a grandi dans l’Est algérien.

«On est parti et les musulmans nous ont rejoints. En France, j’ai vu l’islam s’installer. Et dans le Pas-de-Calais, où j’ai un temps été affecté, j’ai vu l’islamisme prendre racine dans certains quartiers. Côté musulman, il n’y a pas eu, du moins pas autant, cette assimilation que nous, juifs, avons faite. Je me souviens de mes grands-parents portant en Algérie les vêtements traditionnels juifs berbères. Mais quand ma grand-mère a pris le bateau pour la France, elle portait une robe à l’européenne. Alors oui, je le constate, il y a aujourd’hui en France une forte tendance à vouloir voter pour quelqu’un qui entend réguler la présence des musulmans en France. Mais le vote Zemmour ne sera pas le mien.»
Samy Gozlan, ancien commissaire de police.

Cet ex-journaliste de la presse magazine française souhaite rester anonyme et surtout ne pas parler «en tant que juif». «Prétendre que l’islam est incompatible avec la République? Mais qu’est-ce que ça veut dire! Cette rhétorique me fait horreur», s’emporte-t-il. Certaines de ses connaissances juives sont «prêtes à voter Zemmour», déplore-t-il encore.

«Zemmour a un gros potentiel, qu’il alimente par la peur de l’invasion, sa détestation de l’islam, sa vision impériale de la France, sa misogynie réveillant les réflexes masculinistes»
Un ex-journaliste de la presse magazine française

Et notre interlocuteur de regretter que l’extrême gauche serve de «marchepied» à l’ex-chroniqueur du Figaro.

Bernard Schalscha fait partie des anti-Zemmour. Ex-trotskyste, resté soixante-huitard dans l’âme et devenu proche de Bernard-Henri Lévy, avec lequel il a collaboré au sein de la revue La Règle du jeu, Bernard Schalscha, ashkénaze, fils de juifs allemands, porte en lui l’histoire de la Shoah. «Mes futurs parents se sont connus après la guerre. Ils étaient adolescents lorsqu’ils ont fui l’Allemagne, en 1938. Suite à la Nuit de cristal, leurs parents, dont l’un avait été officier dans l’armée allemande durant la guerre de 14, ont voulu les mettre à l’abri à l’étranger», raconte-t-il.

«La relativisation du poids de la Shoah, chez Eric Zemmour, avant lui chez la militante de gauche Esther Benbassa, dans une tribune publiée par le quotidien Libération en 2000, est un marqueur d’extrême droite. Et comme chez tous les paranoïaques d’extrême droite, les positions de Zemmour sur ce sujet, comme sur les femmes, l’avortement, les homosexuels et les musulmans prend des proportions délirantes.»
Bernard Schalscha, de la revue La Règle du jeu.

S’il estime qu’il y a «un fond de sauce antisémite dans la culture arabo-musulmane», Bernard Schalscha rejette toute essentialisation en ce domaine. Il dit se situer entre deux discours, celui des «identitaires d’extrême droite» et celui d’«une gauche qui a cru bon de frayer avec l’islamisme politique».

De son côté, l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) rappelle avoir déposé plainte et gagné un procès contre Eric Zemmour pour provocation à la haine raciale. Une deuxième plainte de la même UEJF, contre ce dernier encore, cette fois-ci pour contestation de crime contre l'humanité, devrait donner lieu à un procès l'année prochaine.

Ces actions en justice, de la part de juifs, contre Eric Zemmour, suscitent de vives réactions chez ses soutiens. Entre autres le site Europe Israël, relais de la droite israélienne la plus dure. En voici un exemple:

Zemmour président?

Jusqu'où Eric Zemmour ira-t-il dans cette élection présidentielle? Sammy Ghozlan, le commissaire à la retraite, pense que la candidature du polémiste identitaire, si elle se concrétise, «se dégonflera comme était retombée l’ascension politique du général Boulanger», un «populiste» qui avait émergé dans le dernier quart du XIXe siècle – et s’était donné la mort sur la tombe de sa maîtresse. A l’inverse, l’ex-journaliste précité craint qu’Eric Zemmour «ne monte très haut». Une chose est sûre: le journaliste qui prétend être le sauveur de la France divise peut-être comme jamais ne l'ont été les juifs de ce pays.

*Allusion à la célèbre réplique de Louis de Funès dans «Les aventures de Rabbi Jacob»: «Comment, Salomon, vous êtes juif?»
**Maurice Papon fut un haut-fonctionnaire collaborationniste. Le 17 octobre 1961, alors préfet de police de Paris, il ordonna la répression d'une manifestation pacifique d'Algériens, faisant une centaine de morts. Le 19 mars 2012, le terroriste islamiste Mohammed Merah faisait irruption dans une école juive à Toulouse, tuant quatre personnes, dont trois enfants.

Et, pour continuer de causer politique: Sonia Grimm, engagée contre la violence

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