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Présidentielle 2022

Voici pourquoi il est très sérieux d'imaginer Marine Le Pen à l'Elysée

Depuis la victoire de Donald Trump en 2016 et celle de l'option Brexit, chacun devrait désormais se préparer aux surprises les jours de scrutin. Marine Le Pen pourrait en être le nouvel exemple.
08.04.2022, 16:3308.04.2022, 17:41
Gaël Brustier / slate
Un article de Slate
Slate

Ils sont quelques-uns, politiques expérimentés ou politistes reconnus, à ne pas écarter l'hypothèse d'une victoire de Marine Le Pen. Ainsi Rémi Lefebvre, peu réputé pour avancer des hypothèses de série B version politique, écrit-il: «Je pense que Marine Le Pen peut gagner l'élection présidentielle. L'hypothèse n'a jamais été aussi crédible. Les sondages sont très hauts pour elle, alors même que ce duel n'est pas encore intégré comme un scénario plausible (ça sera pire une fois cette possibilité accréditée). Une deuxième élection va commencer le soir du deuxième tour qui peut ouvrir tous les possibles et l'abîme.»

La raison:

«Macron aura très peu de réserves au second tour. La gauche va s'abstenir massivement ou jouer la politique du pire.»

Selon le professeur de sciences politiques, «le programme de droite de Macron néglige tout marqueur de gauche comme si les jeux étaient faits. Faute de vraie campagne et sûr de gagner, il a voulu prendre date: "Je vous avais prévenu", la réforme des retraites, le RSA conditionné... le Front républicain est élimé. La haine de Macron est profonde, attisée, non sans raison par tous les candidats (Pécresse, Hidalgo, Zemmour...), encore exacerbée par l'hubris du président sortant qui exulte sur le terrain et jouit de son statut de favori. La perspective de le battre peut conduire des bataillons d'abstentionnistes, notamment dans les milieux populaires, à sortir de leur réserve et à aller voter.»

En fait:

«Zemmour a recentré Le Pen, beaucoup plus posée tout en élargissant le champ de l'extrême droite. Dans les enquêtes du Cevipof, elle n'effraie plus qu'un électeur sur deux. Il peut se passer encore beaucoup de choses, mais rien n'est désormais exclu.»

A l'Elysée, les conseillers les plus avisés rappellent qu'inverser une tendance en moins de deux semaines tient de l'impossible. Dans notre histoire électorale, il n'est d'exemple de renversement d'une telle ampleur dans les dix derniers jours. Cependant, parmi d'autres, deux facteurs jouent en faveur de la candidate RN: son humanisation et le maëlstrom de crises, car comme le souligne la Fondapol, il s'agit bien d'une présidentielle de crises.

L'humanisation des Le Pen, un effet contraste

Il y a vingt ans, Jean-Marie avait, pendant quelques semaines, sinon changé d'image, du moins émoussé les traits les plus répulsifs de ce qui fait l'identité du Front national. Sur scène, il salue mains jointes dans un geste bouddhique et semble endosser le rôle du vieux sage. En vérité, à l'époque, le FN est en ruine après la scission de 1998 et le départ de nombre de cadres emmenés par Bruno Mégret.

L'appareil est faible (c'est Carl Lang qui contribue, par des virées dans sa voiture personnelle en province, à obtenir les parrainages conditionnant la candidature du «Menhir»). Astuce de Le Pen, se servir de Mégret pour apparaître plus modéré et en opposition aux dérives extrémistes des partisans de ce dernier. Ironie de l'histoire, on retrouve chez Mégret Nicolas Bay, Jean-Yves Le Gallou et l'essentiel de la scène du Rock identitaire français. Dès début 1999, Jean-Marie Le Pen accuse les mégrétistes de racisme et d'avoir agressé Stéphane Durbec, élu proche du président du FN, pour cette raison.

Les lepénistes ne cesseront dès lors de publier les liens de parenté entre tel cadre mégrétiste et tel polémiste révisionniste, etc. En 2022, dans la même veine, Marine Le Pen pointe la présence de «nazis» dans les équipes de Zemmour. Elle est considérablement aidée par le fait que vingt ans après la guerre Le Pen/Mégret, Zemmour retient tout du mégrétisme sauf... la dédiabolisation.

Certains se souviennent des «Guignols de l'info» de 1995. La marionnette de Jacques Chirac disait à propos de sa forme «Ah ça pique», le dos constellé de couteaux. Cette solitude chiraquienne l'a rendu sympathique. Marine Le Pen subit la défection de sa nièce Marion ainsi que de la mère de celle-ci, sœur de la candidate. Indéniablement, ce coup dur ébranle Marine Le Pen qui comprend qu'elle ne doit pas le cacher.

Les autres défections mises en scène, caméra au poing, et avec force embrassades comme si des espions étaient finalement rendus à leur camp à Check Point Charlie ont sans doute péché par leur fanfaronnade. Les excès zemmouristes produisant sur Marine des effets comparables à la réputation mégrétiste sur Jean-Marie:

Marine est une femme, trahie, qui affronte en solitaire et à contre-flots la campagne.

Ses lieutenants sont un quarteron. Louis Aliot, maire de Perpignan et Robert Ménard, maire de Béziers, se relaient pour confesser les mérites de la modération et vouer aux gémonies les excès des zemmouristes. Experts en profession de foi modérée, soutenant une Marine Le Pen digne devant les épreuves politiques et personnelles, faisant campagne sans scandale ni provocation. Plus la campagne avance, plus les mea culpa de Robert Ménard et la dénonciation du mépris de classe des zemmouristes s'intensifient.

Le RN/FN n'oublie pas, face à un Zemmour affirmant que, pour sa famille, le départ d'Algérie avait été une bénédiction, d'affirmer une part de «nostalgérie». Robert Ménard conte en sanglots les derniers mois à Oran et Louis Aliot commémore avec la communauté de rapatriés de Perpignan l'exode de 1962. Comme chantait Isabella, la chanteuse du FN au moment de la scission de 1998-1999 dans une reprise anti-mégrétiste de Céline Dion, «on ne change pas».

Un peu partout en Europe, les droites radicales ont ralenti leur progression, voire ont régressé. Le PVV aux Pays-Bas, le FPÖ autrichien ont dévissé. La Lega paie son maintien au gouvernement d'une ascension de Fratelli d'Italia dans les intentions de vote. En Espagne, Vox s'installe, mais rien ne dit qu'il ne stagnera pas désormais comme l'Afd. D'un point de vue européen, il n'y a pas de marche triomphale des «populistes» ou des droites radicales (mettons l'Europe centrale et orientale à part). Les partis frères du RN n'ont plus la même dynamique qu'il y a quelques années.

L'accident électoral, colères et erreurs de jugement

Depuis la victoire de Donald Trump en 2016 et celle de l'option Brexit, chacun devrait accueillir désormais les surprises électorales avec recul. Pourtant, l'hypothèse Le Pen est souvent balayée d'un revers de main, comme si une marque politique installée depuis cinquante ans et un contexte de crises multiples, ne pouvaient en tout premier lieu être le cœur du réacteur d'un spectaculaire accident électoral. Comme nous l'avons vu, l'humanisation de la candidate, par Zemmour interposé, est un des éléments ouvrant le champ de multiples autres possibilités.

Il y a dix-huit mois, Dominique Reynié, directeur de la Fondapol, soulignait le risque réel «d'accident électoral». Les yeux rivés sur les rollings, nous oublions qu'une société humaine est traversée de forces sociales, de classes sociales aux intérêts matériels souvent antagonistes et parfois vitaux. En temps de crise, les représentations du monde déterminantes dans les équilibres d'une société peuvent évoluer rapidement. L'électorat RN est, pour la présidentielle, l'un de ceux qui a l'intention de se mobiliser. Les groupes protestataires comme les «Gilets Jaunes» et les antivax sont moins enclins à voter.

L'accident électoral dépend de plusieurs facteurs, dont l'abstention est un élément central.

La tripartition du champ politique français avérée nécessite d'avoir en tête que les comportements décisifs de l'électeur sont loin d'être aussi prévisibles que dans le passé. L'idée que se font les jeunes générations du patronyme Le Pen en 2022 est-il la même qu'en 2002?

L'accident électoral dépend de plusieurs facteurs, dont l'abstention est un élément central. Le désalignement électoral de nombreux groupes sociaux, la construction d'une vision du monde hyper-individualisée mais connectée, la rancœur d'une partie de l'électorat de gauche et l'hyper-focalisation sur l'homme Emmanuel Macron dans l'explication de difficultés individuelles, figurent parmi les données difficiles à mesurer à quelques jours du scrutin – parce que l'on mesure difficilement les conséquences d'une série de crises bouleversant les représentations des citoyens et donc leur cheminement vers la décision finale.

On savait que, sauf carambolage de type 2002 en sens inverse, cette élection serait avant tout une compétition entre forces de droite, extrême droite incluse. C'est ce qui s'est passé. La gauche laisse l'électeur choisir sa droite, ou son extrême droite.

La campagne d'Emmanuel Macron ne se déroule pas bien les premiers jours alors que son action internationale a été au maximum de la capacité de conviction de la France sur Vladimir Poutine. L'effet contraste avec les autres. Elle est peu audible. A l'Arena de la Défense, le discours très décidé fait appel à la gauche. Le président le sait: un concours de circonstances liés à l'actualité peut provoquer le basculement dans l'abstention d'électeurs de gauche hostiles au RN, en nombre suffisant pour mettre en danger sa réélection.

La logique est la même pour Marine Le Pen mais en sens inverse. L'électorat ayant volé en éclats, elle a affaire avec une multiplication de foyers idéologiques aux traductions électorales très incertaines. «Gilets Jaunes» ou antivax sont moins enclins à se mobiliser que ne l'est l'ensemble de la population.

Les mobilisations relativement supérieurs de ces groupes fragmentés peuvent faire l'élection et entrer Marine Le Pen à l'Elysée. L'un des candidats méditera: «Soudain, joyeux, il dit: "Grouchy!" – C'était Blücher.»

Cet article a été publié initialement sur Slate. Watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original

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