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Anna Politkovskaïa avait prédit tout ce qui se passe en Russie

«Tout ce qui se passe en Russie a été prédit par Anna Politkovskaïa»

Assassinée il y a vingt ans, Anna Politkovskaïa avait alerté sur les dérives du pouvoir russe. Aujourd'hui, son combat inspire les nouvelles générations de journalistes malgré la répression de Vladimir Poutine.
07.10.2026, 18:5807.10.2026, 18:58
Ola CICHOWLAS et Romain COLAS, Varsovie, Pologne / AFP

La journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée il y a 20 ans, avait prédit les dérives de Vladimir Poutine et demeure un modèle de bravoure «nécessaire» en pleine guerre en Ukraine et répression en Russie, selon des journalistes russes interrogés.

Une femme dépose des fleurs devant un mémorial improvisé en hommage à la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaïa, devant son immeuble à Moscou, le 7 octobre 2026, à l'occasion du 20e anni ...
Une femme dépose des fleurs devant un mémorial improvisé en hommage à la journaliste russe assassinée Anna Politkovskaïa, devant son immeuble à Moscou, le 7 octobre 2026, à l'occasion du 20e anniversaire de sa mort.Image: IGOR IVANKO / AFP

Le 7 octobre 2006, jour de l'anniversaire du président russe, cette reporter du journal Novaïa Gazeta avait été abattue de plusieurs balles dans l’ascenseur de son immeuble, à Moscou.

Une première tentative d'assassinat

Pour de nombreux opposants au Kremlin, son meurtre a posé un macabre jalon dans la plongée vers l'autoritarisme de la Russie post-soviétique, après l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, il y a plus de 25 ans.

Jusqu'à sa mort à 48 ans, Anna Politkovskaïa, qui avait survécu à un empoisonnement en 2004, avait documenté les crimes de guerre commis par l'armée russe lors de la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2009) déclenchée par Vladimir Poutine.

Dans une interview, elle avait dénoncé ce conflit comme un moyen pour le dirigeant russe d'asseoir ses ambitions de «tsar» grâce à «une guerre sanglante».

Anna Politkovskaïa, participant à une conférence à Moscou, le 15 février 2005.
Anna Politkovskaïa participant à une conférence à Moscou, le 15 février 2005.Image: DMITRY SALTYKOVSKY / KOMMERSANT PHOTO / AFP

Une commémoration discrète

Aujourd'hui, l'Ukraine, d'où était originaire le père d'Anna Politkovskaïa, est ravagée par l'invasion à grande échelle lancée en février 2022 par Vladimir Poutine, et l'armée russe y est à nouveau accusée de nombreux crimes de guerre.

La Russie est, quant à elle, désormais complètement sous la coupe du Kremlin, qui a écrasé toute opposition.

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Sergueï Sokolov, rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, résume:

«Tout ce qui se passe en Russie a été prédit par Anna Politkovskaïa»

Et «les mots et les alertes» de la journaliste résonnent «plus que jamais», selon l'ONG Reporters sans frontières.

Mercredi, à Moscou, seulement quelques personnes sont venues déposer des fleurs devant l'immeuble où elle a été tuée.

Rencontré sur place, Nikolaï Rybakov, le dirigeant du parti libéral Iabloko, estime que «la peur» explique cette faible présence. Vladimir, 18 ans, venu se recueillir quelques minutes, lâche:

«Elle nous manque. Elle ne craignait pas de dire ce qu'elle pensait ni de décrire les choses telles qu'elles sont»
Yabloko party leader Nikolai Rybakov attends a hearing to appeal a lawsuit to bar the party from the upcoming parliamentary elections, at the Russia's Supreme Court, in Moscow, Monday, Aug. 17, 2 ...
Nikolaï Rybakov, chef du parti anti-guerre Iabloko.Keystone

En janvier, une plaque commémorative, devant l'immeuble d'Anna Politkovskaïa, a été brisée. Un homme a été condamné à une faible amende pour cet acte, mais Novaïa Gazeta a accusé des militants de tendance «clairement néonazie» d'en être responsables.

Depuis, plusieurs affiches accrochées à sa mémoire au même endroit ont été arrachées.

Un crime largement irrésolu

La journaliste aux cheveux argentés, mère de deux enfants, critiquait vivement le gouvernement instauré en Tchétchénie par Vladimir Poutine après la défaite militaire des indépendantistes.

En 2014, cinq hommes, dont quatre Tchétchènes, ont été condamnés à de lourdes peines pour son assassinat. L'un d'entre eux a été gracié, en 2023, pour avoir combattu en Ukraine.

Les commanditaires du crime n'ont jamais été identifiés. Le Kremlin et le brutal dirigeant tchétchène, Ramzan Kadyrov, ont toujours démenti toute implication.

Head of the Chechen Republic Ramzan Kadyrov waits to meet Russian President Vladimir Putin at the Kremlin in Moscow, late Wednesday, April 29, 2026. (Mikhail Metzel/Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP) ...
Ramzan Kadyrov, président de la République de Tchétchénie.Keystone

Des prises de position jugées exagérées

Sergueï Sokolov se souvient de «l'opiniâtreté» d'Anna Politkovskaïa:

«Rien ne pouvait la détourner du sujet ou de l'idée qu'elle défendait (…) Et il n'y avait de place ni pour les rumeurs ni pour les simples commentaires: elle n'écrivait que sur ce qu'elle avait personnellement vécu et observé.»

Mais il reconnaît qu'à l'époque, «on disait qu'elle exagérait les dangers» qui pesaient, selon elle, sur la démocratie en Russie.

Tous les opposants russes de premier plan dénonçant l'invasion de l'Ukraine sont maintenant morts, emprisonnés ou en exil. Et l'essentiel de la presse critique du pouvoir travaille hors du pays.

Une source de courage

Egor Feoktistov, un data-journaliste de 28 ans, enquête hors de Russie sur des sujets sensibles pour iStories, l'un des principaux médias d'investigation russes réfugiés à l'étranger.

Pour lui, Anna Politkovskaïa représente tout d'abord une sombre réalité: son travail l'expose à «des représailles physiques» et à la mort. Mais, Anna Politkovskaïa, c'est aussi un «exemple nécessaire» de «bravoure». Il affirme:

«Je comprends que si je n'écris pas sur certains sujets, personne ne le fera. Et je dirais que des personnes comme Politkovskaïa insufflent ce courage et cette assurance.»

Devenu journaliste en 2023 après avoir fui la Russie, il raconte que cette nouvelle vocation lui a permis de surmonter une période d'abattement moral.

Olga Tchourakova, 37 ans, donne des cours à des aspirants journalistes russes en exil et se dit «surprise» par le nombre de jeunes qui souhaitent toujours embrasser cette profession, malgré le danger et le manque de financements:

«Des gens viennent quand même et disent: "Il faut bien que quelqu'un fasse ce boulot" (...) Et ils évoquent souvent Politkovskaïa lorsqu'on leur demande qui sont leurs héros.»
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