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Pourquoi le discours de Poutine change le monde

Vladimir Poutine.
Vladimir Poutine.keystone
Le président russe Poutine tente de justifier une guerre en Ukraine en faisant une leçon d'histoire. Cette déclaration a des conséquences pour toute l'Europe.
22.02.2022, 10:10
Bastian Brauns, Washington / t-online
Un article de
t-online

Les téléphones des chefs d'Etat et de gouvernement occidentaux ne s'arrêtent plus. Joe Biden parle sur des lignes sécurisées à la Maison Blanche avec le président ukrainien Volodymyr Selensky, le chancelier allemand Olaf Scholz ou encore avec le président français Emmanuel Macron. La raison: Vladimir Poutine a officiellement reconnu l'indépendance des deux territoires sécessionnistes de l'est de l'Ukraine et a aussitôt annoncé, selon ses propres termes, une «mission de paix» de ses forces armées dans les régions concernées.

Pendant près d'une heure, tout l'Occident était suspendu aux mots du président russe. Vladimir Poutine s'est assis devant les caméras de la télévision d'Etat russe de manière bien préparée. Russia Today a fourni une traduction anglaise impeccable.

Ce qui a suivi était une sorte de séminaire historique en ligne réalisé par le chef du Kremlin. Ce devait être une leçon pour l'Occident, une justification pour toutes les entreprises russes. Ce fut un discours qui changera probablement à jamais le monde et en particulier l'Europe et son architecture de sécurité développée après la guerre froide. Les Etats-Unis et leurs alliés ne savent pas encore comment réagir concrètement, du moins pas de manière à ce que cela puisse encore réellement être utile.

Pourquoi tout cela?

Poutine veut créer des faits historiques

Ce n'est pas sans raison que Vladimir Poutine a donné cette leçon d'histoire publique. Le président russe justifie ses actions actuelles et futures possibles avant tout par son interprétation du passé. Pour lui, apprendre de l'histoire signifie définir le récit.

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Poutine est revenu sur les débuts de l'Union soviétique et notamment sur le dictateur russe Joseph Staline. Poutine a déclaré:

«L'Ukraine moderne a été entièrement créée par la Russie»

En clair, cela signifie, selon lui, que ce pays n'existe que parce que la Russie l'a laissé faire. L'Ukraine n'a «jamais été une vraie nation», a déclaré Poutine. Cette déclaration ressemble à une tentative de nier à l'Ukraine le droit international en vigueur. Une nation qui n'est pas une vraie nation n'a plus de droits. Ce n'est pas sans raison que le Kremlin qualifie toujours le gouvernement démocratiquement élu de Kiev de «régime».

Dans le monde qui a suivi la chute du rideau de fer, après l'effondrement de l'URSS, Poutine affirme que l'Ukraine n'a jamais été en mesure de «parvenir elle-même à une stabilité étatique». Elle a toujours été dépendante d'autres pays, notamment des Etats-Unis.

Le prochain argument de Poutine lui permettra de décider du sort de l'Ukraine. Selon Poutine, le pays n'est pas un vrai pays et est infiltré par l'Occident. La Russie ne peut pas «ignorer cela». L'Ukraine est un «Etat marionnette» de l'Occident et des Etats-Unis. «L'Ukraine est aujourd'hui contrôlée de l'extérieur», a déclaré Poutine. L'Occident contrôle «tout le pays», en grande partie depuis l'ambassade américaine à Kiev et par le biais d'organisations non gouvernementales (ONG).

Menace pour tous les pays ex-soviétiques

Le discours de Poutine contient des phrases qui concernent toutes les anciennes républiques soviétiques. Avoir permis aux républiques nationales de quitter l'empire russe était une «folie», selon le point de vue de Poutine. La menace potentielle est donc non seulement contre la Biélorussie et l'Ukraine, mais aussi contre des Etats aujourd'hui membres de l'Otan comme la Lituanie, la Lettonie, la Géorgie, l'Azerbaïdjan et bien d'autres. Ces Etats ne feraient de toute façon que porter, au sein de l'Otan, un cliché plein de préjugés sur la prétendue menace russe, selon Poutine.

Le président russe a continué de supposer que l'Ukraine, en tant qu'Etat prétendument infiltré par l'Occident, pourrait facilement et à tout moment se procurer des armes nucléaires. Le fait que l'adhésion de l'Ukraine à l'Otan ne soit pas du tout à l'ordre du jour pour le moment, comme l'a dit le chancelier allemand Olaf Scholz, lui est égal. «Si ce n'est pas demain, ce sera après-demain», a déclaré Poutine. D'un point de vue historique, ça ne change rien pour la Russie.

Une femme écoutant le discours du président russe
Une femme écoutant le discours du président russekeystone

L'Otan avait promis à l'Union soviétique qu'il n'y aurait pas d'élargissement vers l'Est. Cette promesse n'a pas été tenue. Plus encore, Poutine a déclaré qu'il avait demandé en 2000 au président américain de l'époque, Bill Clinton, ce qu'il pensait d'une adhésion de la Russie à l'Otan. Clinton avait refusé. Dans la logique de Poutine, les choses sont donc ce qu'elles sont aujourd'hui: la Russie se défend pour protéger les gens en Ukraine et partout ailleurs et ce dans le but de protéger les personnes qui parlent russe, mais aussi celles qui «pensent russe».

La fin de l'ordre de paix européen

La longue explication historique de Poutine n'est pas une nouveauté. Il y a des années déjà, le président avait écrit un texte qui tentait de justifier historiquement l'appartenance de l'Ukraine à la Russie.

Après cette leçon d'histoire publiquement donnée pour l'Occident, Poutine a finalement apposé sa signature sur des documents qui doivent sceller le destin de l'Ukraine. L'Ukraine de l'Est est désormais considérée comme indépendante du point de vue de la Russie. Poutine enfreint ainsi le droit international. Son discours a pour but de le dissimuler. Il a servi à justifier une guerre contre un Etat souverain et ceci devant sa propre population. De nombreuses autres interventions pourraient être justifiées par ce raisonnement. En réalité, partout où vivent des minorités russes.

Le danger ne se limite pas à l'Ukraine. Qu'il s'agisse de mouvements de réfugiés ou de l'implication de soldats ukrainiens fuyant vers des pays occidentaux dans des combats, tout cela pourrait avoir des conséquences dramatiques pour l'Europe et le monde entier. Avec des troupes russes en Ukraine et en Biélorussie, les forces armées se rapprocheraient dangereusement des pays de l'Otan dans les pays baltes et en Pologne. Le soi-disant cas d'alliance selon l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord pourrait se produire. Cette forte probabilité ne s'est plus autant fait ressentir depuis la fin de la guerre froide.

Traduit de l'allemand par Nicolas Varin

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