Il a sauvé des milliers d'Ukrainiens en négociant avec le Kremlin
Pour Dmytro Lubinets, commissaire ukrainien aux droits humains, les discussions avec l'ennemi russe font désormais partie du quotidien. Mais son déplacement de la semaine passée est allé bien au-delà de ses précédentes rencontres. En passant par la Biélorussie et Anapa, dans la région russe de Krasnodar, cet homme de 45 ans s'est rendu dans la ville occupée d'Olechky, dans la région de Kherson. Son objectif: superviser personnellement l'évacuation des derniers civils. Jusqu'à 2000 personnes se trouvaient encore dans cette ville coupée du monde, située sur la ligne de front.
Cette opération a été rendue possible grâce à un cessez-le-feu temporaire, négocié et surveillé avec la participation des Etats-Unis. Plusieurs dizaines d'habitants ont ainsi pu quitter la ville en passant par Anapa et la Biélorussie, pour rejoindre l'Ukraine ou la Pologne, ou choisir de rester dans les territoires contrôlés par la Russie.
Le cessez-le-feu a pris fin dimanche dernier. Désormais, la crainte générale est que, sans la présence de civils, l'armée russe intensifie encore davantage la destruction de la ville.
Une collaboration avec une homologue controversée
Comme si la situation n'était pas déjà suffisamment compliquée, Dmytro Lubinets a dû relever un autre défi: collaborer avec son homologue russe, Iana Lantratova. Cette femme de 37 ans est accusée d'avoir participé, en 2022, à l'enlèvement de deux enfants dans un orphelinat de Kherson. Ces derniers ont ensuite été adoptés par le président d'un parti parlementaire russe. Sa prédécesseure, Tatiana Moskalkova, était considérée comme plus modérée.
Malgré cela, Dmytro Lubinets a toujours maintenu un contact direct avec Iana Lantratova. Lors de leurs rencontres, il s'adresse respectueusement à elle en l'appelant «Iana Valerievna» ou «collègue». Une attitude qui lui vaut des critiques en Ukraine, tout comme son déplacement en Russie. Dmytro Lubinets justifie sa position par sa responsabilité envers les personnes concernées.
Les résultats obtenus jusqu'ici permettent de comprendre pourquoi Dmytro Lubinets tient à préserver ces contacts. Avant même l'opération de sauvetage à Olechky, son équipe avait déjà participé au rapatriement de plus de 2500 enfants ukrainiens. Au total, plus de 19 000 enfants sont considérés comme ayant été enlevés dans les territoires occupés.
Leur retour est souvent compliqué par l'absence de documents, l'impossibilité de joindre leurs parents ou des désaccords concernant leur lieu de résidence. Dmytro Lubinets a également participé au dernier échange de prisonniers, fin octobre, au cours duquel les deux camps ont chacun libéré 270 personnes.
La peur de quitter la ville
A Olechky, le commissaire aux droits humains s'est retrouvé confronté à un nouveau défi. La ville se trouve sur le cours inférieur du Dniepr, en face de Kherson, contrôlée par l'Ukraine, et donc directement sur la ligne de front. Après la destruction du barrage de Kakhovka à l'été 2023, elle avait été en grande partie inondée. Depuis, les attaques de drones et les bombardements des deux camps ont encore compliqué l'approvisionnement de la population. Sans cessez-le-feu et sans déminage des itinéraires d'évacuation, quitter la ville en sécurité était pratiquement impossible.
Mais même avec une évacuation négociée, rien ne garantissait que les habitants puissent effectivement quitter Olechky. Certains craignaient d'être déportés en Sibérie, d'autres redoutaient une mobilisation militaire ou des accusations de collaboration en cas de retour en Ukraine. A cela s'ajoutaient les difficultés rencontrées par les personnes à mobilité réduite ou dépourvues de documents d'identité.
Les collaborateurs de Dmytro Lubinets ont donc tenté d'informer les habitants concernés et leurs proches des possibilités d'évacuation, notamment par l'intermédiaire de groupes de discussion locaux. Ils ont dû surmonter non seulement des obstacles logistiques, mais aussi une profonde méfiance.
Dmytro Lubinets est lui-même originaire de Volnovakha, une ville occupée de la région de Donetsk. Il est l'un des rares responsables ukrainiens, avec le renseignement militaire (HUR), à entretenir des contacts directs avec les autorités russes. Son travail se situe ainsi à la croisée de négociations politiquement controversées et d'une aide humanitaire concrète.
Le nombre de personnes ayant effectivement pu bénéficier de l'évacuation d'Olechky reste incertain. Ni les autorités russes ni les autorités ukrainiennes n'ont, dans un premier temps, communiqué de bilan précis.
Pour de nombreux habitants restés sur place, le cessez-le-feu qui a pris fin dimanche représentait donc probablement leur seule chance de quitter la ville. Et Dmytro Lubinets a une nouvelle fois démontré qu'il était l'un des héros discrets de cette guerre, œuvrant sans relâche pour sauver des vies. Au début des évacuations, plusieurs habitants secourus d'Olechky se sont jetés dans ses bras, submergés par la gratitude et le soulagement.
