Consommer permet d'avoir (un peu) moins peur de mourir et «la famille est le berceau de la désinformation». C'est probablement ce qu'on peut retenir de plus limpide en refermant White noise, la dernière satire bordélique du réalisateur Noah Baumbach. Co-produit par Netflix, le film a été mis en ligne le 30 décembre en toute discrétion.
Depuis sa sortie, c'est un euphémisme de dire que le public habituel de la plateforme s'avoue pour le moins circonspect. Personne n'a compris (ou n'a voulu comprendre) le délire. A sa décharge, White noise a été lâché pile au moment où seuls les navets de Noël parviennent à atteindre les neurones éreintés.
#WhiteNoise
— David (@davidjag79) December 31, 2022
Just finished White Noise on Netflix… pic.twitter.com/lDuJFZN3WW
Même la présence du fantastique Adam Driver n'a manifestement pas permis de rassurer les foules. Il faut dire que l'acteur campe un prof d'histoire qui raconte la carrière d'Adolf Hitler avec les mêmes bouffées délirantes que Vladimir Soloviev propage les sottises de Poutine.
Mais pourquoi tant d'incompréhension? Disons que White noise est un poil moins prémâché qu'Emily in Paris. Un film de 136 minutes bruyant, bavard, saturé, presque aussi bariolé qu'une robe Desigual et, il faut le dire, foutrement tordu.
Certes, on pourrait d'emblée vous annoncer qu'il abrite la plus élégante catastrophe ferroviaire de l'histoire du cinéma. Ou que le générique de fin (sept minutes de chorégraphie!) est d'une beauté folle. Ou encore que le film est simplement une réussite. Mais ça risquerait d'éclipser méchamment ses plus discrètes qualités.
Pour ne perdre personne en route, voici quelques clés de compréhension d'usage. Noah Baumbach est un cinéaste américain qui a passé le gros de sa vie dans les marges du grand méchant Hollywood qu'il exècre. Mais, depuis 2017 et The Meyerowitz stories, il fricote intelligemment avec Netflix. Jusqu'à faire chialer tout le monde en 2019 avec l'impressionnant Marriage story et ce couple en lambeau formé par Scarlett Johansson et... Adam Driver.
Vous ne voyez toujours pas? Dites-vous alors que Noah Baumbach est l'homme qui se cache derrière le scénario du très attendu Barbie, réalisé par sa femme Greta Gerwig, également à l'affiche de White noise.
Dans White noise, Jack Gladney (aka Adam Driver) forme un couple aisé et cultivé avec sa femme Babette. Ils élèvent tant bien que mal quatre gamins issus de plusieurs mariages, au beau milieu du Midwest et des eighties. Le consumérisme est en plein essor, les amours sont doux, les enfants sont doués. Leur quotidien, amorti par un bonheur et un supermarché multicolore, semble ronronner comme un chaton de classe moyenne supérieure.
Mais deux catastrophes totalement prétextes viendront perturber cette sieste cossue et éveillée. Madame avale des pilules en secret et un nuage toxique, provoqué par l'accident spectaculaire d'un convoi de produits dangereux, pousse les habitants à fuir d'urgence leur foyer.
A priori sans rapport, ces deux événements racontent pourtant la même chose: les angoisses contemporaines et le pouvoir des foules. (Oui, oui, tout ça à la fois.)
Ce ne sera d'ailleurs pas un hasard si, à l'occasion d'une conférence follement messianique, Jack et son pote Murray tenteront de mêler les destins d'Hitler et d'Elvis, devant une grappe d'étudiants médusés. Nazisme ou rock'n'roll, même combat: ce sont les foules qui hissent leur guide vers la postérité et donc... la mort. Non sans un certain humour: «Grâce à la conscience tenace d’un effondrement global, nous réinventons l’espoir».
La plupart du temps, le cinéma se charge de vous faire ressentir des trucs. Si le héros est amoureux, triste, effrayé ou en colère, c'est votre cœur et votre corps qui le comprend en premier. On est emporté par un film, immergé dans un récit.
Avec White noise, rien de tout ça.
Jack Gladney, ce «ponte des études hitlériennes en Amérique du Nord», souffre d'une angoisse frénétique de la mort et de la finitude des choses. Or, devant votre écran, vous ne ressentez rien. Que dalle. Ce prof névrosé passe son temps à théoriser et classer ses plus grandes peurs comme autant de paperasse administrative dans des classeurs.
Au point que la moindre émotion est essorée, vidée de son empathie la plus naturelle. En gros, c'est à vous de bosser. A vous d'injecter la bonne dose de sensation forte censée traverser les protagonistes. A vous de savoir quand il faut ressentir quoi. Et surtout: pourquoi. Avec cette sale impression de palette glaciale de sentiments, mis sous vide et rangés comme les conserves qui garnissent le fameux supermarché du bonheur.
White noise est une comédie loufoque, noire et paranoïaque. Un bruit de fond qui soigne parfaitement la forme. Une satire qui bruisse comme ces petites voix qui viennent parasiter notre esprit critique. Parce que les dialogues sont invasifs, les couleurs criardes, l'humour intello et le propos multiple. Un film catastrophe(s), mais pour introvertis. Qui implose au lieu d'exploser.
Sans oublier l'immense beauté de chacune des séquences, qui place White noise entre un Wes Anderson débarrassé de son obsession pour les lignes droites et un Twin peaks sous MDMA. Et, franchement, il est parfois bon de penser sa fin, plutôt que de la subir.
Pour les puristes, sachez enfin que «White noise» est une adaptation du roman de l'écrivain Don DeLillo, publié en 1985.
Brad Pitt et Adam Sandler devraient constituer le duo principal du prochain film de Noah Baumbach, réalisateur de "The Squid and the Whale", "Marriage Story" et "White Noise" ! 🎞️ pic.twitter.com/YzCTQJSJoR
— SensCritique (@SensCritique) January 2, 2023